Les raisons invoquées sont toujours les mêmes : cent cinquante-six projets de création présentés (et ça, c’est rien qu’en musique, mettons), et des budgets qui n’ont permis que d’en financer une toute petite douzaine. Fait que ça fait des artistes qui, pour certains, créent et participent depuis des années à la création de ce paysage culturel qui est supposé nous définir, se voient refuser les quelques miettes qui leur auraient permis de créer une autre œuvre, ou de monter un autre spectacle, ou de faire une recherche qui n’aurait pas eu pour but la rentabilité, mais la recherche, la création.
Pendant ce temps, les monstres, comme le Festival Juste pour Rire, pour ne nommer que celui-là, voient pleuvoir les millions, dont un très très maigre pourcentage reviendra aux artistes : des peanuts pour les singes. Demandez aux clowns et aux amuseurs du FJPR combien ils gagnent de l’heure, demandez-leur. Et ensuite, allez vous balader dans Outremont et allez voir la cabane à Rozon.
Bon. Je m’arrête là, c’est mauvais pour ma pression.
N’empêche, le financement de la culture, quel sujet insondable et inextricable. Je chronique ce merveilleux monde depuis presque huit ans maintenant, et je n’ai jamais réussi à trouver le bout de la bonne ficelle pour démêler la pelote… Tenez, par exemple, il y a quelques années, les régions se sont plaintes, avec raison, que les sommes étaient mal réparties. Il fallait prévoir des enveloppes qui soient spécifiquement réservées aux artistes qui avaient décidé de ne pas pratiquer leur art en milieu urbain.
Effet pervers : combien sont ceux qui déclarent aujourd’hui que leur chalet est devenu leur résidence officielle, parce que c’est devenu plus facile d’être financé quand la demande vient d’une région? Du coup, ceux qui ont lâché leur lieu d’origine quand Montréal était encore une métropole, en viennent à avoir envie de rentrer chez-eux. Sauf que là, ils se voient ostracisés par leurs anciens co-régionnaires. Un de mes amis (qui s’est vu refuser son projet de création, la semaine dernière) s’est même fait dire qu’il n’était plus un Jeannois depuis qu’il avait quitté le Lac St-Jean, jadis autrefois. De moi, on a écrit, en parlant de La machine à orgueil, que j’avais mes entrées à Rimouski ! Batinse! Ma famille y vit, plusieurs de mes amis aussi, mon fleuve y coule, on y marche et on habite les rues et les maisons de mon enfance, Rimouski, c’est ma ville! Après ça, on nous parle d’identité et d’accueil des étrangers! Huit générations de Rimouskois derrière la cravate et je perds mon statut en trente ans d’exil montréalais… Magine un Sénégalais qui veut venir s’installer, toi!
Bon, j’arrête, c’est mauvais pour mon cœur!
Ça m’a frappé, il y a deux semaines, dans le Massachussetts : qu’est-ce que les Québécois parlent fort! T’es sur la plage, tout le monde est cool, t’entends personne, et puis débarque une famille de taouins avec leur ti-kit au complet. Pas besoin d’attendre bien longtemps avant qu’on n’entende qu’eux. Et immanquablement, ils sont Québécois. C’en est gênant. Et ce qui est vrai pour la plage l’est aussi pour les restaurants ou les motels. Une gang en Harley, à Littleton, au retour : crisse, il est minuit et demi, sont dehors assis sur leurs bikes à écouter CHOM, ou quelque chose dans le genre. Toutes fenêtres fermées, l’air climatisé dans le tapis, non seulement t’arrives pas à couvrir les voix, mais tu comprends tous les mots de la conversation qui, soit dit en passant, ne vole guère plus haut que le petit trailer en forme de baril Coors light que l’un d’eux traîne en arrière de sa moto.
Des amis me parlent de Paris, envahie par de gros Québs qui rient gras et fort en prononçant «beurre» la bouche en cul d’poule et en se tordant de rire. Juste pour rire, quand tu nous tiens…
C’est ça que ça veut dire, affirmation nationale? Répondez-moi, quelqu’un!
Enfin. Du calme, je risquerais de me fouler la mâchoire en hurlant de honte.
Cacouna. En entrant dans le village par la 132 en direction est, il y a une pancarte qui annonce : « Route du Patrimoine, 200 – 1800 ». D’abord, tu te demandes ce que le 200 – 1800 veut dire. Pas les années, quand même! Et puis, quand tu te rends compte que ça correspond aux adresses qui délimitent ladite Route du Patrimoine, tu ralentis un peu. Tu regardes. Tu cherches les bijoux d’architecture, les magnificences de notre patrimoine bâti.
Oh, il y a bien deux ou trois belles vieilles maisons, mais sur les 1600 numéros civiques qui constituent le tronçon patrimonial annoncé, c’est le paradis du bungalow et le firmament des horreurs recouvertes de clapboard en vinyle! C’est est gênant.
T’imagine un touriste, toi, qui voit ça! T’as envie d’aller brûler la pancarte.
Et pis le pire, c’est que je te gage qu’ils ont eu des subventions…




