J’ai bien connu André Fortin. Je l’ai rencontré en 1982, alors qu’il entrait en cinéma à l’université de Montréal (et non pas en 1985, comme le prétend le film), et jusqu’à sa mort, je peux dire que nous avons été très proches.
Or, si André avait – et ce serait ridicule de le nier – une certaine propension à la déprime, il était d’abord et avant tout un être auprès de qui il faisait bon passer du temps. Un homme curieux, toujours prêt à confronter ses idées, ses envies et ses projets. S’il n’avait pas été ainsi, et s’il avait été comme le dépeint Jean-Philippe Duval dans son film, personne ne l’aurait jamais suivi. Ni Mara Tremblay, ni Fred Fortin, ni Yves Desrosiers, ni Marc Déry, ni moi, ni personne, ni même les Colocs eux-mêmes.
Pendant deux heures et des poussières, le film de Duval s’en tient à l’aspect sombre de la personnalité d’André Fortin. Comme si Van Gogh se résumait à son oreille, Rimbaud au coup de feu de Verlaine, et Félix Leclerc à l’Île d’Orléans. Duval aurait pu nous montrer le créateur boulimique, il aurait pu nous le faire voir avec ceux, Colocs ou non, avec qui il partageait des idées, des manières de faire, des opinions, des textes, des projets... Ainsi, le réalisateur aurait pu faire de la mort d’André l’événement incompréhensible qu’elle a été.
Il aurait pu poser le doute, souligner le paradoxe, au lieu de tenter d’en donner une explication si facile et, surtout, faussée.
Il aurait même pu faire de son film un réquisitoire contre le suicide. Mais il ne l’a pas fait. Au lieu, il a décidé de jouer la carte du hara-kiri, participant ainsi à la perpétuation du mythe: celui du geste conscient, du désaccord éclairé, celui de l’artiste rebelle.
S’il avait cherché dans Internet la description du rituel hara-kiri, il se serait rendu compte qu’André ne l’a jamais suivi. André s’est poignardé, dépressif, et fort probablement atteint d’une maladie mentale grave.
Or Duval a choisi, et c’est son droit, de s’accaparer l’histoire, de donner SA vision des faits. Faits auxquels, d’ailleurs, il n’a jamais pris part et sur lesquels il porte, par son film, une vision tronquée et erronée.
Cette image survivra et restera indélébile: l’image sombre d’un homme pourtant lumineux. L’image solitaire d’un homme pourtant entouré. L’image malsaine d’un homme pourtant généreux et enthousiaste. L’image d’un désespéré sur le chemin long et tortueux de la mort.
Il aurait pu laisser d’André l’image de ce qu’il était vraiment: un artiste ouvert et généreux, pour qui l’idée même de la communauté de création était au centre de la vie. Il ne l’a pas fait. C’est son droit. C’est son choix. Mais c’est aussi notre droit de ne pas endosser sa vision poético-romantique du suicide.
Les brumes
Vous allez être douze millions, au moins, à vous rendre à la messe Dédé, à travers les brumes. Et vous allez aimer, adorer, voire fondre. L’histoire vous arrachera toutes les larmes de votre corps, le mythe du rocker sanctifié vous touchera, vous n’en reviendrez pas de Sébastien Ricard – qui y est au demeurant crevant de vérité – parce qu’il vous rappellera vraiment Dédé. Et vous croirez dur comme fer que ceux qui entouraient Dédé étaient exactement comme ceux que le film dépeint. Hollywood made in Québec.
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