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Mémoire non épormyable

Publié le 26 Mars 2009
Publié le 13 Juillet 2010
Sujets :
École

Samedi dernier, je donnais une conférence dans le cadre d’un colloque organisé par l’association des journaux étudiants. J’y parlais de journalisme culturel. Critiques, entrevues, règles journalistiques; les journalistes en herbe étaient tous magnifiquement intéressés par la couverture de la culture. Comment leur expliquer que lorsqu’il est question de journalisme culturel, il ne devrait jamais être question de culture au sens qu’elle voudrait se résumer à l’appartenance à un groupe ethnique, mais plutôt à la somme des connaissances acquises par la fréquentation des œuvres?

J’ai parlé de Claude Gauvreau, dont j’avais vu la pièce La charge de l’orignal épormyable, brillamment jouée au TNM, depuis la semaine dernière. Et parmi la petite vingtaine de jeunes journalistes qui m’écoutaient, trop peu savaient me dire qui avait été Gauvreau, à quelle époque il avait écrit, et surtout, ce que sa pièce tentait de dire.

Un des participants m’a posée la judicieuse question du niveau d’écriture de la critique. Doit-on situer Gauvreau avant de parler de son oeuvre, puisque selon toute évidence, presque plus personne ne sait qui il a été? Non, parce qu’il ne faut jamais céder au nivellement par le bas, ce serait prendre le faux pas d’une éducation déficiente. Même si la plupart ne savent rien de l’auteur, nous sommes en droit d’exiger de notre histoire qu’elle en ait parlé, ce serait trop réduire son importance que de devoir chaque fois tenter de réinventer le bouton à quatre trous. Si la bête est trop idiote pour apprendre à boire d’elle-même, elle ne mérite pas qu’on lui apporte de l’eau. Troupeau de bovins a-nervurés, oui. Y’a pas pire assoiffé que celui qui ne sait trouver sa source. Parler de Gauvreau en se sentant obligé de dire qui il est… Après quarante-six ans d’éducation nationale obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans, quand même!

J’en ai la nausée. La vision d’horreur de Gauvreau, celle où la bien-pensance prend le pas de l’intelligence et de l’intégrité, celle où toute différence est assassinée, fait d’ores et déjà partie de nos vies. Écrit en 1956, son message est d’autant plus difficile à avaler que nous y sommes, oui, malheureusement. J’ai même la douloureuse impression que cette pièce serait écrite aujourd’hui, qu’elle serait tout simplement ignorée.

Au bout de trente minutes de cette soirée d’abonnés, des grappes de spectateurs quittaient le théâtre, visiblement ulcérés. Au premier grand monologue de Mycroft, quand son appétit sexuel et sa folie provoquée se conjuguent aux voix qu’il pense entendre, une autre floppée de spectateurs grognons ont remonté la pente et sont sortis. Était-ce le réquisitoire contre l’establishment, contre l’exploitation, contre les calculateurs calomnieurs qui était trop puissamment énoncé pour le public du TNM? Si c’est le cas, Lorraine Pintal fait preuve d’un réel courage : perdre des spectateurs, pour une directrice de théâtre, c’est risqué.

Je suis sorti déprimé du TNM. Estomaqué, aussi. Faudra t-il tout refaire, toute notre éducation théâtrale, littéraire, philosophique, politique et sociale? Sommes-nous en 1984? Toute l’Histoire a-t-elle déjà été réécrite, ou pire, oubliée? Intensément déprimé devant l’impossibilité de mémoire de ce pays qui dit pourtant se souvenir. Bien hâte de voir le Je me souviens de Forcier, tiens. Je m’attends à me prendre toute une claque. Pouvons-nous espérer mieux, sans imaginaire, Ce qui sera, sera-t-il inéluctablement pire que tout ce que nous osons imaginer?

Devant la bêtise, le coup de tête de Mycroft devrait s’imposer. Parce qu’il nous faudra tout réapprendre, et ne jamais oublier qu’«il faut commettre des actes d’une si complète audace…» Ça commence peut-être par recommencer l’École.

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