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<@Ti>Carcasses<@$p>: un film sans conneries

(Photo: Rolline Laporte)

(Photo: Rolline Laporte)

Publié le 3 Juin 2009
Publié le 13 Juillet 2010

Pourquoi donc tous les commentateurs de cinéma de ce monde se sentent-ils obligé de spécifier, en parlant de Carcasses, de Denis Côté, qu’il s’agit d’un film qui ne s’adresse qu’à une très faible partie de la population?

Il y a quelques années, alors que j’écrivais dans un hebdomadaire culturel qu’on a récemment fermé, puis ré-ouvert sous une autre forme, je côtoyais Denis Côté au quotidien. Prétendre que Denis Côté est élitiste relève de la plus crasse des conneries. Oser sous-entendre que ce gars-là s’adresse aux élites revient à prétendre que le Pape serait athée, ou Richard Martineau, brillant.

Qu’est-ce qui fait donc dire aux critiques que Côté, un de nos cinéastes les mieux représentés à l’étranger, qu’il ne s’adresse pas au plus grand nombre? Est-ce la manière dont Côté pose son regard, c'est-à-dire sa caméra, qui dérange? Sont-ce les sujets que Denis Côté aborde qui heurtent? Un peu tout ça?

Serait-ce qu’il bouscule notre manière de lire le monde?

Mais peut-être tente-t-il simplement de nous sortir du carcan dans lequel nous plonge avec énormément de condescendance la grande part de notre production cinématographique, et surtout, l’entièreté de notre production télévisuelle. Cette forme unifiée, codifiée, comprise et entendue de tous, celle qu’Hollywood a imposée au monde depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale – et pour paraphraser M. Meyer de Metro Goldwyn Meyer – qui fait en sorte qu’un enfant de douze ans puisse tout comprendre sans jamais devoir se questionner.

Est-ce en ne s’adressant pas au plus bas dénominateur commun, celui-là même qui, de nos jours, devient à la fois critère et mise en garde, dans la bouche et sous la plume de la plupart de nos critiques cinématographiques? Est-ce parce que Denis Côté tente de nous sortir de notre petitesse, qu’il dérange?

Faudra-t-il inventer un nouveau classement pour les films? «Attention, ce film pourrait s’adresser à vous d’une manière plus intelligente que ce à quoi vous êtes normalement habitués. Il se pourrait donc que vous ayez à réfléchir.»

Le film, maintenant

J’ai tenu à voir Carcasses. Parce que c’est un film de Côté, mais aussi parce que je n’en revenais pas d’entendre et de lire tous ces avertissements de «film difficile» qu’on lui a apposés, et ce sans jamais nous dire pourquoi, ni sans nous parler du film lui-même. Carcasses est un film sur un lieu et sa mémoire, sur un univers et son veilleur. À sa manière, Jean-Paul Colmar, le personnage central de Carcasses, combat la mort. Il s’est lui-même sorti du monde des hommes, il s’est sorti d’une société du déchet, d’une société qui consomme la pédale au fond, d’une vie qui ne fonctionne plus d’aucune autre manière qu’en s’auto-dévorant. Jean-Paul Colmar est de ceux qui se sortent de la société par eux-mêmes.

Il y a ensuite ceux que la société sort, exclut: dans Carcasses, ils sont trisomiques. Mais ils pourraient tout aussi bien être handicapés physiques, punks, squeegees, jeunes, malades ou tout simplement vieux…

Pour ces exclus, le lieu devient convoité, tant pour l’image de liberté qu’il dégage que pour son fonctionnement hors des codes et des normes. Il devient lieu de paix, où plus personne n’est exclu pour sa seule différence.

En sommes-nous rendus au point où tout espoir de liberté, lorsqu’il est représenté, dérange au point qu’on avertisse les spectateurs que le sujet ne s’adresse pas à eux? Alors ce serait le message qui choquerait… Mais non! Impossible, plus rien ne dérange, non? Ok, ce serait donc la forme… Impossible, n’a-t-on pas déjà tout vu?!

C’est comme si ça devenait gênant que le «grand public» comprenne… Comme si la majeure partie de la communauté cinématographique s’auto-protégeait jusque dans les replis de sa critique pour ne plus vouloir comprendre. Elle essaye de justifier toutes les exagérations, y compris celle de son infantilisation maladive. Condescendance, quand tu nous tiens. Carcasses est un film qui s'adresse au plus grand des publics, et à cet effet, il m’a réconcilié avec l’art que peut être le cinéma. L’objet cinématographique de Denis Côté est une œuvre. Pas du spectacle. Pas du produit culturel industriel. Pas de la tévé sur grand écran, une œuvre d’art, du cinéma. Un regard sur le monde dans lequel nous vivons, une leçon de vision, une fête de l’imagination et de la liberté.

Liberté de penser plus capacité d’imaginer: les deux mamelles d’une société évoluée? Carcasses m’a ramené à un certain cinéma, celui qui me faisait tant rêver quand j’aimais encore aller aux «vues». Celui des Groulx, Lamothe, Perreault… Et celui de cinéastes d’ailleurs: Herzog, Fassbinder, Kowalski…

Un film pas facile, qu’ils disent. Bullshit! Ça ne fait que demander une certaine activité cérébrale. Et jamais obscur, non, ça jamais.

Au contraire, Carcasses est un film lumineux qui nous fait sortir de notre petitesse crasse.

Au Cinéma parallèle, jusqu’au 4 juin.

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