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La sclérose

Michel Vézina

Michel Vézina

Publié le 11 Août 2009
Publié le 13 Juillet 2010

Je suis chez Luc, mon ami qui jouait encore récemment sous un nom d’artiste qui le définissait bien : homme de la ville et de la campagne. Vous savez, c’est de plus en plus rare, cette sensibilité à la fois urbaine et rurale. Le clivage continue de faire son œuvre. J’entendais ce matin Patrick Lagacé parler de la situation des mines au Québec, comme d’un sujet qui n’est jamais vraiment abordé par les médias montréalo-centristes, mais qui est au cœur des débats dans la plupart de nos régions, où l’on pense franchement que le gouvernement a une attitude de république de bananes face à l’industrie minière.

Sujets :
Luc , Montréal , Babylone

Il aurait pu rajouter que cette attitude, que j’aurais tendance à nommer Le syndrome de la viande enveloppée, se vit en matière d’agriculture, de foresteries, de pêches et de chasses… Bref, il se vit sur tous les plans qui illustrent le fossé, que dis-je, le gouffre qui fait que la plupart des citadins n’envisagent la ruralité qu’en fonction d’une certaine villégiature, qu’une évasion, et que les ruraux n’imaginent plus Montréal autrement qu’en Babylone du crime, qu’en lieu de bruit et d’odeurs, qu’en repaire de méchants immigrants ou en lieu de débauche et de snobisme.

Dans la maison de mon ami Luc, oui, celle qui travaille plus que lui, on étire le café le matin, pendant que sa fille de huit ans est partie s’habiller, il y a une bonne heure. Elle est restée collée là, le nez dans un livre. Oui, il pleut dehors. Pis? Zaza, la blonde de Luc et la mère de la petite, une de mes auteures préférées, celle qui nous a réservé un chien de sa chienne cet hiver, est descendue à Montréal, rencontrer l’Éditeur Lent, puis voir Duchesne aussi, qui n’a pas eu sa bourse non plus, et d’autres amis.

Moi, j’écris cette chronique, tandis que Luc gosse sur sa guitare. C’est beau. Il vient d’inventer une mélodie et, pour ne pas l’oublier, il appelle son répondeur et se laisse le message. Il fredonne l’air en boucle. C’est beau, ça va comme ça : la, la la la, la la la la la la la… la, la la la, la la la la la la la…

Oups, ça vient de changer! Il se lève et ça fait plink, plink, plink. Puis, plus rien. Il pose sa guitare et monte rejoindre sa fille. J’entends rire. La vie est belle.

Comme la plupart des artistes, mes amis sont loin d’être riches. La vie est même parfois dure, surtout quand les bourses ne tombent pas et qu’on se fait dire qu’il n’y a pas assez d’argent. Le ciel est sombre. Surtout quand on lit les journaux et qu’on sait tout ce qui est donné aux divers festivals, qui engagent tous les mêmes…

Envie de hurler, de pleurer. Et le pire, bourse ou non, c’est que les livres et les disques se feront. Différemment, plus lentement. Faire un disque sans argent, ou un livre, c’est possible, oui. Mais faut quand même gagner sa vie, faut travailler, élever ses enfants, faire le ménage, à manger. Et à 22 h, quand tout est fini, s’y mettre peut relever de l’effort ultime. Fuck la tévé…

J’enrage un peu : parce que tout ça à l’air de faire l’affaire des gros, quand les petits travaillent même s’ils sont fauchés. Plus facile de les booker pour pas cher. Et comme ce sont les gros qui dînent avec les ministres et les fonctionnaires, rien n’indique qu’un changement d’attitude puisse pointer à l’horizon. Nous avons créé un monstre qui s’auto-dévore. Ce ne sont pas les artistes qui bénéficient des largesses de l’État en matière de culture! Les Francofolies viennent d’annoncer un déficit de 50 000 $. Comment comprendre comment ces gens-là font pour vivre – et eux, ils ne vivent pas pauvrement, croyez-moi – déficit après déficit?

Il y a anguille sous roche…

Correspondances

J’étais à Eastman en fin de semaine … J’aurais voulu passer du temps dans un de ces jardins d’écriture à écrire des lettres à mes amis pour leur dire que je les aime. Leur dire aussi que je voudrais tant que leur talent s’épanouisse dans une société qui reconnaît leur importance, et qui prête oreille ce qu’ils ont à dire, qui ne les considère pas uniquement comme une denrée périssable juste bonne à spinner pendant une semaine ou deux quand leur album, leur film, leur show ou leur livre sort.

J’aurais voulu écrire à mes amis, mais je n’ai pas eu le temps, ébahi que j’étais devant le travail colossal de l’équipe des Correspondances. À Eastman, on arrive à faire un festival qui attire du monde et qui demeure intelligent, humain, à la fois pointu et populaire, grâce à une équipe de bénévoles magnifiques et à la générosité de chacun.

Nous vivons une époque étrange, mais qui risque de provoquer des réactions intéressantes. La machine ne pourra pas se nourrir indéfiniment de la machine. La marchandisation de l’art ne pourra pas continuer de fonctionner en continuant de nourrir les œuvres à coups de poignée de pinottes, et le gros de l’argent ne pourra pas toujours aboutir dans les poches des grands événements.

Sinon, ça risque de péter. Les manières de faire risquent de se radicaliser, des modèles sauvages vont apparaître et, si vous voulez mon avis, ce sera tant mieux.

En attendant, faut gagner son pain.

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