Que faut-il pour devenir un bon écrivain? D’abord, lire. Beaucoup. Vraiment beaucoup. Lire ses propres textes, bien sûr, et souvent, mais aussi ceux des autres. Je ne suis pas inquiet, si vous cherchez vraiment, vous saurez bien trouver parmi les centaines de millions de titres publiés depuis l’invention de l’imprimerie. Puis, comme le suggère notre bon vieux Bukowski, laissez-vous aller aux plaisirs de la vie, et aussi à certains bonheurs artificiels. Le vieux Buck disait qu’il fallait faire beaucoup l’amour pour espérer devenir un bon écrivain. Et boire de la bière. Beaucoup de bière. Encore plus de bière…
Et lire, aussi. Je ne connais pas d’écrivains qui ne lisent pas. J’en ai connu un. Il a jadis lu et aussi jadis bien écrit. Aujourd’hui, il ne lit plus de peur de voir sa plume influencée par ses contemporains. Cela dit, il n’écrit plus grand-chose…
Lire, donc. Beaucoup.
Les éditeurs reçoivent mille manuscrits par année. À peine un ou deux finissent par paraître. Le reste : du grand rien qui vaille. Pourtant, c’est long écrire un roman! Ça demande du travail, de la détermination, du cran, de l’audace! Pourquoi y passer tant de temps ? Un ancien ministre de la Culture de ma connaissance devenu éditeur m’avait dit, un jour : « ne nous reste plus qu’à espérer, maintenant, que tous ces gens qui écrivent se mettent à lire! » Écrire un roman, donc. Lire, boire de la bière, et faire l’amour de temps en temps. S’installer devant sa machine et taper dessus. Taper comme si vous étiez engagé dans un combat contre le champion du monde des mi-lourds. Tapez, tapez, en essayant de ne pas trop saigner du nez.
Décollage
Chez moi, ça ne commence jamais de la même manière. D’une idée souvent vague, d’un thème, d’un ou deux personnages, quelquefois, c’est un événement, une anecdote. J’écris. D’abord dans le désordre le plus complet. À l’ordi, direct, un chapitre par fichier. Vient inévitablement le moment où je suis perdu. Complètement perdu. Je sais plus où j’en suis, je ne sais même plus si j’ai ou non déjà écrit cette phrase. Je ne sais même plus si j’ai un livre ou non. J’ouvre alors tous les fichiers, pomme A, pomme C et, dans un nouveau document : pomme V. Les uns à la suite de l’autre. Imaginez le bordel.
Là, je lis.
Tout.
Et je capote.
Parce que c’est souvent nul.
Alors je laisse mûrir – ou pourrir, c’est selon – pendant des semaines, en pleurant, en geignant, en disant à mes ami(e)s que je suis nul, que j’arrête d’écrire… Je bois, je lis de vrais auteurs, je sombre dans les affres du stupre et, parce que ça continue de me chicoter, je finis par rouvrir le document. Et je relis du début. Je corrige et je réécris, et je biffe et je recommence et j’arrache et je saigne à blanc, et je colle et je refais, et je me rends au bout, encore une fois.
C’est souvent encore très nul, mais tiens, il y a des bouts qui commencent à me plaire.
Puis je recommence encore. Je lis et relis, je gosse et je regosse. Et quand je ne suis plus capable de ne rien voir, je fais lire à deux ou trois amis très méchants, mais en qui j’ai entièrement confiance. Eux, leur job : me faire mal.
Quand ça revient et que ça saigne – oui, c’est l’effet que me fait le stylo rouge (ou les marques du suivi des modifications) –, je veux m’arracher le cœur et mordre dedans tellement je me trouve nul. Et comme je ne suis pas très humble, comme mes confrères de la grande famille des pousseux d’crayons, nos conseillers s’en prennent pour leur grade. J’ai souvent envie de les étrangler : ils n’ont rien compris!
Et puis je m’y remets. Je recommence, je reviens, je relis encore, je reprends. Finalement, je me rends compte que mes amis lecteurs avaient raison, à 95%, mettons (faut bien se garder une petite marge, non ?).
Je relis encore, je peaufine, je gosse de la virgule.
Et enfin, quand c’est prêt… j’envoie à l’éditeur… qui lui aussi va tout me saloper ça, va me demander des changements, va me refaire piocher, relire, revenir, réévaluer…
Et une fois sorti, c’est malheureusement dans l’indifférence la plus totale… Écrivain : un métier de masochiste… qui aime lire, et boire…