C’est ouvert dès 9 heures le matin et il y a Internet gratuit. C’est tout près de mon hôtel de roman noir parisien juste en face d’où a déjà habité Verlaine et c’est ici que je prends mon café le matin. J’y reviens deux ou trois fois par jour, prendre mes mails et me laisser imbiber de musique trop forte (Joplin à fond la caisse, vendredi matin) et de jus divers.
Vendredi à 15 h je bois de la bière. Fait chaud sur Paris, beau, les terrasses sont pleines et je ne suis pas allé à Francfort : raté mon avion, carrément. Merde. Première fois de ma vie que je rate un avion…
Je bois donc au bar du quartier. Cette partie du XVIIe arrondissement est un peu comme un village, on y croise les même gens au fil des heures et des jours. Ce matin, j’ai discuté pendant une petite demi-heure avec John Banzaï, un super slammeur/diseur que j’ai connu il y a trois ans, à Bordeaux et qui habite à côté. Il y a trois jours, on s’est vu au Theranga, chez Mike Sylla, que j’ai connu à Saint-Louis, au Sénégal, il y a deux ans. Hier, je me suis fait couper les cheveux chez Clément, un barbier martiniquais qui rit tout le temps et qui, malgré le caillou dégarni que j’ai sur les épaules, a quand mis une bonne heure à me faire mon petit grattage, comme il a dit. C’était bien. Depuis, je suis passé trois fois devant sa boutique et chaque fois a retenti son grand cri de sa belle voix des Antilles : « Michel! Bonjour! »
C’est bien, le XVIIe vers Place de Clichy. Quatre jours et c’est déjà un peu la maison. Comme Banzaï me le disait, les Batignolles, c’est comme un ancien village qui n’a pas bien réussi à devenir un arrondissement… Une espèce de Zone autonome temporaire, quoi.
D’ailleurs, c’est par ici que je vais lancer Zones 5, le 27. Au Theranga, dans la boutique de Sylla.
Le monde est petit, et les amis grands.
Plus tard…Vendredi, 18h et des poussières. J’ai fait la sieste au son de la rue, toutes fenêtres ouvertes. Engueulades et klaxons insistants, chiens et motos qui rugissent. J’adore la sieste : les sons de la vie se mêlent aux ébats de l’inconscience. Mes sens, quand je voyage, sont plus à l'affût qu’à la maison : je cherche l’odeur, le bruit, le bruissement d’un vêtement inconnu sur mon bras, les goûts qui se posent sur mes lèvres, comme le sel près des mers. À Paris, il n’y a pas de mer, mais il y a des beurres cuits tôt le matin, des sucres et des pains chauds. J’adore les boulangeries qui ne se prennent pour rien d’autre que ce qu’elles sont et ont toujours été, qui s’en foutent comme de l’an quarante de leur première – ou de leur dernière – moisson. Personne ici n’essaie d’imiter un accent, de faire comme si. Personne ici ne se crée un style, aucune boulangerie n’essaie d’en imiter une autre, ni n’essaie de faire croire qu’elle crée un genre.
C’est comme la charcuterie. Une référence. La table d’à côté vient de commander une planche de charcuterie. Wow, la tête des saucissons! C’est tout juste s’ils ne crient pas à la croque! Comme s’ils attendaient de se laisser fondre dans nos bouches, moelleux, frais et charnus. Et le jambon, le jambon… Crisse qu’on est loin de Maple Leaf.
Tiens, d’ailleurs, pour ceux qui sont encore totalement déconnectés du réel, ces jours-ci, c’est la saison où on tue normalement le cochon. Chez nous, encore il y a quelques années, ça voulait dire quelque chose, c’était une fête! J’imagine qu’en certains endroits c’est encore possible. Je me souviens d’une tournée en Abitibi, avec le théâtre Les Deux Mondes, me semble que c’était à Amos, début des années 90. Après le montage, l’équipe technique locale nous avait invités à nous joindre à eux pour participer à cette cérémonie sacrificielle. Nous étions arrivés et la bête pendait déjà au dessus de la bassine à sang. Les gars l’avaient ensuite éviscéré pour que nous puissions, petits citadins, ébouillanter puis gratter les poils avec nos longs couteaux, tandis que cuisait le boudin.
Certains d’entre nous avaient été dégouttés, mais avaient quand même continué d’acheter et de manger de la viande, cachant leur dégoût sous le styromousse et la pellicule plastique de nos épiceries modernes.
D’autres, comme moi, avaient appris que la viande ne pousse pas dans les comptoirs des épiceries et que oui, pour en manger, il faut accepter de tuer. Ou de faire tuer.
Cette semaine je retourne à Langoiran. Je vais essayer de ne pas trop vous parler de vin et de viandes, même si ça vendange solide ces jours-ci...
Et que ça risque de tuer le cochon!