Passer à côté

Geneviève Allard
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(Photo: Deposit Photos)

Dans mes pieds: Converses rouges sur neige grise.

Dans mes oreilles: Gold Coast, Grouplove

Dans mon esprit: "So you can make me cum, it doesn't make you Jesus." - Tori Amos, Crucify.

***

Depuis environ un mois, je lis en forcenée. Dans le bus, dans le bain, dans le métro, dans mon lit. En marchant, en écoutant de la musique, en attendant.

On dirait que j'ai redécouvert le plaisir de la lecture, de tenir un bouquin entre mes mains, plaisir que j'avais un peu perdu au profit du satané Iphone. Merveilleux objet s'il en est un, mais devenu extension de ma main gauche depuis environ un an et demi.

Mon amie J. m'a dit récemment « qu'aucune peine ne venait à bout d'un bon livre. » Je pense qu'elle a raison, et à un livre par semaine en moyenne, j'ajouterais qu'il n'y a rien de tel pour se vider l'esprit et vagabonder un brin hors de soi. C'est parfait pour paradoxalement se déposer la tête et réfléchir. En simultané.

Un des livres que j'ai lu la semaine dernière? Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles, de Nicolas Langelier. Essai, roman, guide pratique, autobiographie, je ne saurais dire. Portrait salement fidèle d'une génération mêlée au cube, ça oui. Je suis encore sonnée.

« Que faire contre la peur continuelle de manquer quelque chose, de ne pas vivre assez fort ? » « Quel sera l'héritage de votre génération ? », « Comment espérer devenir véritablement adulte, à une époque où tout contribue à vous maintenir dans une adolescence prolongée ? » Ce ne sont que quelques-unes des questions que l'auteur se pose et cherche à répondre. Le tout sur fond de rupture amoureuse, de roadtrip, de vie urbaine et de deuil du père. Mettons.

Une scène du livre m'a particulièrement marquée. Pris dans sa voiture, le protagoniste (qui écrit au vous, est-ce donc nous tous ?) imagine une conversation (qu'il a peut-être eue) avec celle qu'il qualifie de « fille de sa vie ». Fille qu'il a laissé partir, incapable de tomber amoureux et de s'engager.

Il s'ennuie d'elle, il la cherche dans les autres, mais n'est pas arrivé à se rendre au bout de ses sentiments. Il a chocké avant que ça devienne vrai. Il a perdu son père, butine de fille en fille et a laissé filer une relation qui était/aurait pu être significative parce qu'il a eu peur de vraiment embrasser sa capacité à aimer, à vivre une relation adulte.

Elle lui dit alors : « Il y a des choses sur lesquelles on a pas de contrôle, mais il y a surtout des choses sur lesquelles on décide de ne pas avoir de contrôle. C'est ça, prendre ses responsabilités. C'est ça, s'engager. C'est dire : "Cette chose-là est à ce point importante à mes yeux que je vais tout faire pour la réussir. " Et une fois qu'on a dit ça, on passe à l'action et on ne lâche pas ! On ne lâche pas à la première contrariété, on ne lâche pas au premier doute, on ne lâche pas la première fois qu'une fille cute nous offre la possibilité de coucher avec elle. On va jusqu'au bout.»

Plus loin, Nicolas Langelier propose à ses lecteurs un petit exercice pour pousser la réflexion. Et c'est tout à fait dans l'ordre de la discussion susmentionnée.

« Cherchez à comprendre ce qui est arrivé, depuis vingt ans, à votre capacité à aimer vraiment, profondément -votre désir d'aimer, même, de vous oublier au profit de quelqu'un, d'un autre être humain. Où est-il allé? Est-il perdu pour toujours? Êtes-vous condamné à passer le reste de vos jours à papillonner de cœur en cœur, de corps en corps, comme un itinérant de l'amour, tout cela interchangeable, sans importance? »

Beau gâchis hein?

Ses mots --et il y en a beaucoup d'autres, le livre compte plus de 200 pages-- me flabbergastent parce que je les trouve tellement représentatifs de ma génération, ou minimalement de mon entourage.

C'est encore et toujours vivre pour l'instant d'après. C'est de facto saboter le présent.

Cette propension à jeter après usage, à être des poules mouillées du cœur, à carburer à l'insécurité, à être des solitaires en quête d'amour et d'approbation. À chercher davantage le succès et un highfive collectif que le bonheur. On dirait qu'on s'est créés des modèles impossibles à atteindre. Et qui changent à la vitesse d'un tweet, en plus.

***

Aussi, au nombre des réflexions suscitées par ce livre durant la semaine, j'ai fait du pouce sur la « théorie du parking », un concept qui m'a été présenté il y a quelques mois et que je trouve aussi désolant que vrai.

Imaginez-vous dans le stationnement d'un centre d'achats en vous disant constamment: « Il y aura une meilleure place, plus près de la porte. Ce sera plus facile de me stationner ailleurs.» Et surtout, entendez-vous vous dire: « Je vais trouver mieux. C'est sûr que je vais trouver mieux.»

C'est exactement ce FOMO (Fear of Missing Out) (expliqué aussi par Langelier) ou même ce déficit de l'attention amoureux que j'ai moi-même évoqué dans une chronique. C'est aussi être en relation en gardant ses options ouvertes et ne pas aller au bout d'une histoire parce qu'on a peur de vraiment essayer quelque chose et de prendre le risque d'avoir mal, c'est se torturer à rechercher les sentiments de ses quinze ans. C'est avoir peur de voir ce qu'il y a sous la surface. C'est encore et toujours vivre pour l'instant d'après. C'est de facto saboter le présent.

Évidemment, je ne parle pas de se contenter du minimum. Il faut spinner un peu et aspirer à de grandes choses! Mais ça s'arrête où ?

Et faites l'exercice, le FOMO, c'est pas juste dans le couple... Ça s'applique à moult sphères de nos vies. Un meilleur emploi, un plus bel appartement, des souvenirs de voyages plus impressionnants, une plus grande culture générale, des vêtements plus vintage, des meilleurs goûts musicaux, des statuts Facebook plus clever... C'est épuisant, non ?

Vous comprendrez que je suis d'une part essoufflée et de l'autre, un brin déboussolée. Vous comprendrez ensuite que je vous suggère vivement la lecture de Réussir son hypermodernité et sauver le reste de sa vie en 25 étapes faciles qu'au fond j'ai à peine effleuré dans cette chronique. En plus, cette analyse n'engage que moi et vous y trouverez sûrement de quoi vous nourrir vous aussi.

Enfin, vous vous douterez que je n'ai aucune conclusion simple à proposer. Je laisserai donc Nicolas Langelier parler, une dernière fois:

« Éventuellement, il arrivera peut-être, à un moment comme celui-là, que vous vous releviez, enfiliez votre jean pour la troisième fois de la journée, et vous assoyiez sur le divan du salon. S'il reste assez de vie en vous, vous déciderez alors que vous en avez assez de tout ça et que vous êtes prêt à tenter quelque chose avant qu'il ne soit trop tard. »

Effectivement, il est peut-être temps qu'on se lève du divan, non ?

***

Accepté: En vrac, quatre lectures des dernières semaines, toutes aimées pour des raisons différentes. (En plus évidemment du livre ci-haut mentionné):

1) Autoportrait de l'auteur en coureur de fond. Haruki Murakami;

2) T'es con, point. Doug Harris;

3) Et au pire, on se mariera. Sophie Bienvenu;

4) Charlotte before Christ. Alexandre Soublière.

 

Refusé: L'essouflement général, la déprime collective propre à février.

 

 

Organisations: Fear of Missing Out

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Derniers commentaires

  • Geneviève Allard
    20 février 2012 - 10:50

    Merci Étienne, J’ignore si je dois déceler de l’ironie dans ton commentaire, mais en tous les cas, je te recommande vivement la lecture !

  • etienne
    20 février 2012 - 10:36

    OMG tu as finalement mis le doigts dessus Geneviève! Je me précipite à la librairie pour acheter ce livre pour ensuite toucher le fond du baril avec ma vie de merde et en ressortir gagnant. Moi qui pensais avoir fait un bon bout de chemin avec ma réflexion, je cherchais à coté de la track.