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Jerk, ou le théâtre de la folie meurtrière



(Photo: Alain Monot)

(Photo: Alain Monot)

Publié le 17 Février 2010
Publié le 16 Juillet 2010
 

Un compte-rendu de notre collaborateur citoyen Julien Beauregard

«Cette incapacité qu'ont les êtres violents de comprendre leur propre violence ne doit pas surprendre. La violence rend aveugle, elle voile tout d'un profond mystère. L'être violent se consume tout entier dans son action qui ne laisse aucune place au langage et à la mémoire.» (GERVAIS, Bertrand. La ligne brisée: labyrinthe, oubli & violence. Logiques de l'imaginaire)

Sujets :
Dean , Université de Houston , Candyman

Nous sommes étudiants dans une classe de psychologie de l’Université de Houston. Dans le cadre d’un enseignement sur la mise en pratique des théories freudiennes, nous avons été conviés à assister à une représentation théâtrale organisée par David Brooks, un prisonnier incarcéré à vie pour sa responsabilité dans le meurtre d’une vingtaine de jeunes hommes de son âge. Habile marionnettiste, doué pour la ventriloquie, David nous raconte son histoire. C’est dans ce contexte que l’auditoire a été invité à participer, d’une certaine manière, à cette expérience théâtrale.

La pièce «Jerk» est une création de Gisèle Vienne, d’après une nouvelle de Dennis Cooper, librement inspirée des événements entourant le meurtrier en série Dean «Candyman» Corll. L’interprétation de cette pièce reposait sur la seule présence de Jonathan Capdevielle qui s’investissait dans le rôle de David Brooks, un des complices de Dean Corll.

Jonathan Capdevielle était assis devant nous sur une chaise modeste avec, à ses pieds, un radio-cassette, un sac et ses marionnettes. On nous distribua ce que je croyais être d’abord le programme de la pièce mais, en réalité, il s’agissait d’un document pour le cours : un fanzine rédigé par la main de David Brooks, qui devait servir de complément à la pièce dont il nous invita à lire un extrait avant de nous introduire dans son univers. Étant un lecteur plutôt lent et facilement distrait, j’avais une certaine difficulté à m’immerger dans le court texte. Cependant, la lecture de la deuxième partie du récit nous a permis de profiter d’un certain répit à la violence qui nous happait de plein fouet. Néanmoins, je pu relire à mon aise le document à tête reposée et remettre en perspective la suite des choses.

Dans une Amérique des années 70 qui fait suite à l’ère des révolutions avortées, des révolutionnaires assassinés ou suicidés, David, jeune adolescent, assistait avec sa caméra à des séances de torture organisées par Dean auxquelles participaient aussi Wayne, un comparse de David. L’étendue des crimes perpétrés ne passait pas seulement par le viol et le meurtre, mais aussi dans le consentement des victimes et la routine meurtrière. Devant l’expérience de l’horreur, nous devions comme spectateur faire l’effort de traverser le mur des représentations pour ressentir le confinement intérieur de la perversion. Si l’expérience a su tirer quelques gloussements de rire, c’était surtout par la situation absurde de voir une marionnette se masturber pendant qu’une autre sodomisait sa victime.

Toute l’efficacité de la pièce reposait sur les deux axes de la représentation que sont l’acteur et le spectateur. L’interprétation de Jonathan Capdevielle était somme toute plus qu’efficace pour ainsi incarner à lui seul le climat angoissant avec une panoplie de médiums. Le fanzine, la musique électronique et expérimentale (une signature de Peter Rehberg), les marionnettes et la voix de Capdevielle agissent pour stimuler l’imaginaire du spectateur. Sur ce dernier point, la performance de Capdevielle est tout à fait remarquable. Il parvient à contextualiser l’ambiance sonore des scènes de torture avec les couteaux qui fendent la chair, les grognements et les gémissements. Mais aussi, sa salive devenait à la fois le sang des abusés et le sperme des meurtriers tout en demeurant immobile sur sa chaise.

En deuxième partie, le récit de David n’était plus que pure représentation mentale par une performance de ventriloquie. L’expérience était à son comble puisqu’elle dépassait l’espace de la représentation désincarnée par une stimulation imaginaire. Pour ma part, j’avais le «motton» et j’ai fait de mauvais rêves.

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