Ces jours-ci, si j’étais ministre de la Culture, ou du Tourisme, ou encore Président de la République, tiens, je dirais à tous les organisateurs des méga-festivals : « Vous êtes pas capables d’être raisonnables? Vous voulez pas arrêter de vous comporter comme des enfants gâtés? Ben, pas de subventions pour personne! Subventions, d’ailleurs, dont vous profitez largement, non, étant donné le contexte? »
Ils sont forts, quand même! D’abord, ils sont arrivés à nous faire croire que la Culture (en italique, oui, parce qu’on ne sait plus trop ce que le mot veut dire) en était venue à dépendre de leurs méga-événements. Comme si, en dehors des lubies des programmateurs d’événements gigantesques, plus rien n’avait le droit d’exister. Come on! Serions-nous devenus nuls au point de ne plus être en mesure de choisir ? Faut-il que nous soyons devenus inaptes et débiles au point de croire que sans ces méga-orgies, plus rien ne serait sexy?
Et si on décidait que les budgets pharaoniques qu’on accorde à ces organisations titanesques étaient distribués autrement, c'est-à-dire aux petits programmateurs, aux événements à taille humaine, ou aux artistes eux-mêmes? Vous croyez vraiment que la vie serait plus morose et que nos étés seraient plus nuageux sans ces rassemblements spectaculaires et somptuaires, qui font frémir les commanditaires dans leurs petites culottes, qui font mouiller les fonctionnaires de la culture et qui donnent l’impression aux bonzes que sans leur travail essentiel, nos vies seraient moroses et tristes?
Non, tout ce que ça ferait, c’est donner un peu moins de capital politique à certains, et moins de fric détourné en toute légalité à d’autres! Moi je dis : fini les méga-festivals! Que les organiseux continuent de faire de l’argent avec leurs shows payants et qu’ils nous laissent choisir le reste.
Si nous ne sommes plus capables de ramasser un journal avec des horaires culturels, si nous ne nommes plus capables de visiter au moins un de ces sites web qui se fendent en quatre pour nous faire savoir quoi faire aujourd’hui, si nous ne sommes plus capables de dépenser le prix d’une ou deux bières pour nous nourrir intellectuellement, ou pour nous divertir, restons chez-nous et marinons dans notre jus et notre télé pourrie!
C’est combien, au juste, la facture culturelle globale qui sert à entretenir ces méga-festiveaux ? Et ça sert à quoi à part nous faire croire que c’est gratuit, la culture? À rien! Ça bouche les rues des centres-villes, ça fait chier parce qu’on voit rien de toute manière – genre Stevie Wonder au Jazz, que 80% des gens ont vu sur écran géant, et non pas live! –, et en plus, ça provoque des chicanes chez les vieux-culs gâtés et pourris qui les organisent.
Et on ose nous faire croire que les retombées économiques seraient moindres si les méga-événements n’avaient plus la grosse part du gâteau. Mensonges. Les retombées qui seraient moindres seraient celles qui vont, directement ou indirectement, dans les poches des organisateurs et dans celles de leurs compagnies privées.
L’analogie est grosse, j’avoue, mais quand même, elle relève de la même volonté d’être plus gros et plus riche que le voisin.
En 2001 – j’étais alors rédacteur en chef au Mouton NOIR –, l’épidémie de méga-porcheries se propageait douloureusement dans le Bas du Fleuve. Des tas de gens – environnementalistes, écologistes, agriculteurs, scientifiques, citoyens et fermiers – critiquaient ardemment cette tendance tout-au-cochon que notre gouvernement (péquiste à l’époque, et de droite), de même que ses sbires de l’UPA, encourageaient.
Les plus solides inquiétudes évoquaient non seulement les dangers pour l’environnement que constituait cette monoculture effrénée (épandage de lisiers de manière plus ou moins contrôlée, culture intensive du maïs et déboisement pour en cultiver toujours plus, question de nourrir encore plus de porcs), mais soulignaient aussi de manière claire les dangers pour l’avenir de l’autonomie alimentaire du Québec. En regroupant toutes les petites fermes pour en faire des méga-porcheries, plusieurs voix exprimaient leur inquiétude face à l’avenir de l’indépendance agricole du Québec. On leur répondait mais non, la mondialisation, bien sûr! On disait : on va exporter notre beau cochon et importer tout le reste. C’est comme ça que ça marche, maintenant!
Aujourd’hui, à peine huit ans plus tard, le marché s’est effondré et nos producteurs saignent du nez. Et ils braillent, grognent et se plaignent, un peu de la même manière que les organisateurs des méga-festivals. Et le gouvernement va payer, encore, aussi con, et à l’image, de ceux qui les élisent.
Et la mondialisation, elle, elle est où? Qu’est-ce qu’on va manger cet hiver? Et ça va nous venir d’où? Avec quoi on va payer, en tant que société, pour compenser les mauvaises décisions de jadis qui font qu’aujourd’hui, la majeure partie de nos petites fermes et petits fermiers ont été sacrifiés sur l’autel de la production unique ?
Méga-festivals, méga-porcheries, même logique de folie des grandeurs, même délire névrosé!
Sauf que dans un cas, les porcs qu’on bourre de maïs, c’est nous, et le maïs qui assèche notre terre petit à petit, c’est la petite douzaine d’artistes à la mode dont tout le monde se délecte – dans les shows payants, évidemment– le temps de quelques petites semaines, le temps qu’ils assèchent ce que nous osons encore appeler culture…




