Puis ça été Momentum, dont je suis le travail depuis plusieurs années, depuis Oestrus, au moins. Puis il y a eu les Laboratoires Crête – que je n’ai pas vus à l’époque parce que j’étais allé me faire voir ailleurs – et dans lesquels j’ai plongé a posteriori, tout récemment, quand j’ai édité Les laboratoires Crête, ce livre qui relate l’expérience sublime menée au début de ce siècle, qui s’interrogeait avec brillance sur le travail de l’acteur, tout comme sur la représentation. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux? L’acteur doit-il vivre ou faire vivre? Faire ressentir ou ressentir lui-même? Tant de questions que tous ceux qui montent un jour sur une scène devraient un jour se poser. Questions que les spectateurs devraient aussi avoir à l’esprit, devant le rêve en canne qu’on nous propose : bouillie prédigérée et divertissement décérébré.
C’est peut-être ça qui me fait tant tripper sur Stéphane Crête : son intelligence. Et, du même coup, sa capacité à ne jamais la mettre de côté, et ce même au cœur du plus pur de ses délires. Il y a deux ans, je crois, Crête m’avait invité à assister à un laboratoire, une première version d’Esteban, un chantier. Paraît que ça a beaucoup évolué depuis et j’ai très hâte de voir. Parce que j’en garde un souvenir proche de ceux qu’on a de nos rêves, ou de nos grosses beuveries, bref, de tous nos éclatements de cellules : c’est flou. La mémoire de quelques numéros subsiste, mais je n’en parlerai pas, tant pour ne pas nuire à votre plaisir que pour ne pas risquer qu’en évoluant, le spectacle ne les ait pas conservés. Tout ce que je dirai, c’est qu’en plus de rire à gorge déployée, jamais je n’ai eu l’impression qu’on me prenait pour une outre à remplir. À ne pas rater.
J’aime et je déteste la bête.
Je l’aime parce que justement, il est du bord des bêtes, ayant probablement perdu confiance en ses semblables bipèdes. Or, de ce bord-là des choses, plus rien ne l’empêche de grogner, de mordre ou de ruer dans les brancards, de cracher, de roter ou de péter en public, de se foutre de tout et de n’avoir plus rien à perdre, plus rien du tout. D’une certaine manière, c’est franchement adorable, mais aussi proprement détestable. Paradoxal, mon rapport à VLB.
À la fois romans et essais, poèmes et chroniques, commentaires et réflexions, la plupart de ses livres sont des tentatives d’élévation, des exemples parfaits de mixité de genres, sans jamais nier son propre style, sans jamais se nier lui-même. Parcours initiatiques, littérature factuelle, formes éclatées : lire VLB m’est toujours un immense bonheur. J’ai déjà écrit à deux reprises qu’il venait de produire un véritable chef-d’œuvre : Je m’ennuie de Michèle Viroly et James Joyce, l'Irlande, le Québec, les mots sont encore pour moi deux des plus grands livres écrits. Et pas seulement au Québec. Partout.
Ces jours-ci, je suis plongé dans Bibi, le roman-mémoires que la bête vient de faire paraître. J’avais pensé le terminer avant de vous en parler, et je croyais bien y arriver avant aujourd’hui.
Hier, j’ai paniqué : je ne voulais plus engouffrer l’œuvre magistrale dans le but de pouvoir vous en parler aujourd’hui. C’aurait été manquer de respect au livre que de l’avaler trop rapidement : parce que Bibi se lit lentement. Parce que Bibi se déguste. Bibi se goûte petit à petit, paragraphe par paragraphe, doucement, comme on déguste un paysage tout en sachant qu’il peut à tout instant devenir terrible, orageux, qu’il peut nous écraser, nous tuer, nous engloutir. On lit Bibi comme on marche dans les bois, à la fois ému par la beauté bucolique et tendu par l’éventuelle rencontre avec une bête sauvage. On lit Bibi comme lorsqu’on parcourt les rues et ruelles d’une ville qu’on ne connaît pas, le cœur ouvert et l’esprit tendu par le faux pas qui pourrait nous mettre en face d’un escroc, d’un brigand, d’une méchante gang de méchants.
On lit Bibi tout à la joie et au sentiment d’un danger imminent. On le lit comme on lit un chef-d’œuvre…
Et malgré que la bête VLB puisse rebuter avec ses positions et ses déclarations souvent malhabiles, intempestives et contradictoires, reste toujours la grandeur magnifique et géniale d’un écrivain rare. D’un écrivain qui peut se mesurer aux plus grands (qu’il s’agisse d’Artaud ou de Kafka, dans le cas de Bibi, que de Joyce, Melville, Kerouac, Ferron et bien d’autres avant), parce qu’il est l’un des plus grands, lui aussi.
L’artiste a gagné son combat. Magnifique. Mais comprenons qu’il ne s’agit là que d’une goutte, que de la pointe d’un iceberg.
La partie cachée, c’est la compréhension de la place qu’occupe l’artiste dans ce qu’on appelle aujourd’hui l’industrie culturelle : une simple matière première. Comme dans toutes les industries de ce monde, Ze Big Boss fait toujours tout pour que la matière première lui coûte le moins cher possible. Et idéalement, c’est rien du tout. Zéro. Nada. Et au mieux, c’est ce qui s’en rapproche le plus.
Les grosses compagnies qui respectent la loi paient les artistes, bien sûr. Mais ils paient toujours trop peu, trop mal. Et ils s’en mettent toujours trop dans leurs propres poches.
Merci Robinson. Mais faudra maintenant un Don Quichotte pour abattre les moulins à vent de nos industriels de la culture.