J’aime lire. Plus que toute autre forme, les livres sont les clés qui me permettent d’ouvrir les portes de la compréhension. Je passe mon temps à lire – même mes propres textes, c’est dire, que je relis sans cesse avant de vous les livrer. Depuis des années, je ne regarde presque plus la télévision et ça ne me manque jamais, surtout depuis que je peux regarder le hockey sur mon ordi.
Je ne vous parlerai donc pas de la soirée de l’ADISQ.
Je ne vais presque jamais au cinéma non plus. Mais je ne déteste pas le cinéma, fondamentalement. Ce qui m’énerve, c’est son écriture de plus en plus convenue, comme fondue à une méthode unique, immuable, comme s’il n’y avait qu’une seule manière de raconter des histoires. Neuf fois sur dix, je suis capable de la raconter au fur et à mesure de la projection, une ou deux minutes plus vite que le film lui-même. Mes voisins de siège détestent. La dernière fois que j’ai essayé, je me suis retrouvé recouvert de coke sucré et de popcorn écrasé. Me suis promis de ne plus recommencer.
Lorsque l’envie de participer à une expérience commune me prend, je me rends au théâtre, ou encore dans un bar, voir un band de rock. C’est là que la magie agit, si elle a à agir : "live" en public devant tout le monde! Rien n’est plus grand, plus géant, plus impressionnant qu’un spectacle vivant. Sauf qu’il faut que la sauce pogne. Parce que lorsque c’est raté, c’est tellement plus raté que tout!
Enfin…
Je m’égare, je m’égare : je suis supposé vous parler de livres, aujourd’hui.
Il y a quelques années, un étrange bouquin m’est tombé dessus. Ça s’appelait Drôle de tendresse et c’était écrit par une Canadienne que je ne connaissais pas : elle s’appelait Miriam Toews. Comme elle était Manitobaine et fille de mennonite, je me souviens avoir pensé que son livre serait probablement très extrêmement platte : l’auteur n’avait rien, a priori, pour rejoindre ma sensibilité de cyber postpunk décadent, alcoolisé et vaguement bestial. Non, absolument rien. Sauf que je me trompais. Radicalement.
Je me suis laissé porté par cette prose des Prairies, par cette histoire de jeunes qui, coincés dans le cadre imposé de règles trop strictes, arrivaient, ensemble, à trouver l’oxygène nécessaire à leurs survies. Dans Les Troutman volants, le plus récent livre de Miriam Toews traduit en français (Boréal), il est aussi question de cet oxygène qu’on trouve, ensemble, avec ceux qu’on aime.
Les Troutman volants, c’est d’abord l’histoire de deux sœurs : Min et Hattie. Deux sœurs différentes, voire opposées, et ce même si l’amour filial qui les unis est indéfectible. Min est folle, dépressive et excessive. Elle l’a toujours été. Et Hattie, plus stable, a toujours eu peur que Min la tue dans une de ses crises de folie. Or Hattie a fui, toute sa vie. Au début du roman, elle vit à Paris avec son fiancé : tout pour être loin du Manitoba. Très loin. Mais encore une fois, elle est rappelée au chevet de sa sœur qui a une nouvelle crise. Ses enfants – Logan, quinze ans, capuchon rabattu et ballon de basket greffé, presque muet, et Thebes, onze ans, cheveux mauves et sales, dictionnaire en intraveineuse et souffrant de logorrhée aigüe – ont besoin de leur tante.
Cette fois plus que les autres, Min veut mourir. Elle n’en peut plus de sa douleur et elle demande, au creux de l’oreille de sa sœur, de l’aider. Mais quand les enfants demandent à Hattie de répéter ce que leur mère vient de dire, la tante ment. Elle dit que Min veut que ses enfants retrouvent leur père. S’ensuit alors la quête magnifique – construite sur un mensonge – dans une Aerostar pourrie, de ce père disparu quelque part aux États-Unis.
Dans Les Troutman volants, il y a la vie et tous ses mensonges bénins, il y a l’apprentissage de la douleur, il y a l’entraide aveugle, il y a les inconnus qui s’impliquent, qui se mouillent sans raison apparente, comme cet homme qui répare la camionnette, ou cet autre qui voudrait faire oublier sa douleur à Hattie, ses problèmes : un peu de tendresse, bordel! Il y a des baisers avec la langue et des joints qui tournent, il y a des ballons de basket qui empêchent de sombrer dans les pensées les plus noires, il y a des motels pourris, il y a des pleurs et il y a des rires. Il y a même un chien, un pit-bull même pas méchant. Il y a des personnages attachants parce que vrais, parce que vivants, de ligne en ligne et même entre celles-ci.
Et on a l’impression de les connaître, les personnages de Toews : ils font peut-être partie de notre famille, à nous aussi. Ils sont la vie, «crisse», les personnages de Toews, la vie qu’on aime, parce qu’il y a tous ceux qui ne sont pas l’enfer.




