Activités littéraires limitées, donc : je n’ai rien vu, rien entendu, aucune table ronde, aucune conférence, absolument rien. Je n’ai même pas fait le tour du Salon… À part quelques stands où je prends la peine de m’attarder, bon an, mal an, dont j’aime voir les livres un à côté de l’autre, leur fond, comme on dit, comme leurs nouveautés, je suis passé leur dire bonjour. Et le reste du temps, entre l’entrée et mon propre stand, je n’ai vu que les poussettes faire la course à l’espace envahi.
Poussettes, d’ailleurs : sont-elles obligées d’être comme vos VUS? Des 4X4? À pneus d’hiver, reliquats de Hummers occupant trois mètres carrés d’espace au sol, pour un vagissant qui se vomit encore dessus? Non, mais! Je veux bien qu’on initie les jeunes aux livres dès le plus tendre âge, et je veux bien que maman et papa puissent avoir le droit de se déplacer dans le salon, mais la garderie, en bas, près de l’entrée, gratuite, vous croyez que c’est pour les chiens?
Et si les parents tiennent absolument à garder leur progéniture à portée de la main, ils devraient comprendre qu’ils ne sont pas seuls!
Elles y étaient avant, ces dernières années, oui. Mais on aurait dit, cette année, qu’elles étaient plus actives, plus fortes. De petites maisons poussent et pullulent, et ce, même si le grand public n’en a pas grand-chose à faire. En fait, le grand public, souvent n’en a rien à faire, vraiment, de la manière dont les choses se font, dans quelles conditions elles se font, pourquoi, pour qui et comment…
Alors, cette effervescence, ce désir de dire, cette volonté de laisser trace, d’où vient-elle, comment s’organise-t-elle? Ça me scie chaque fois.
Nous sommes 1000, au Québec, à s’intéresser à ce qui s’écrit ici.
Et 900 d’entre nous écrivent.
Vous connaissez les Poètes de brousse? J’adore cette petite maison qui, jusqu’à tout récemment, ne faisait que de la poésie. Voilà qu’ils démarrent une collection de pamphlets : Essai Libre. Comme les deux premiers titres sont incendiaires et que je connais la bête derrière cela, ça promet. Premièrement, à tout seigneur tout honneur : Gallimard chez les nazis, de Jean-François Poupart! Ensuite, La mort du Canada, de Maxime Catellier, dont j’évoquais rapidement le nom la semaine dernière comme une des plumes que j’admire, ici, aujourd’hui.
Dans les deux cas, ça se lit d’une bouchée, et ce même si cette dernière peut s’avérer pour le moins surette et amère. Poupart, de manière très organisée et méthodique, gratte le bobo de la collaboration des éditeurs, pendant l’occupation allemande en France, de 1940 à 1944. Qu’ont-ils dit, écrit et fait? Qui sont ceux qui se sont acoquinés avec l’occupant, et comment s’en sont tirés ceux qui ont eu à faire face à l’épuration qui a suivi la libération. Une perle dont je vous livre ici un (trop court) extrait : « Quarante millions de morts plus tard, je ne sais pas si l’humanité a retenu la leçon. À lire les nouvelles d’aujourd’hui, je suis sûr que non. L’art officiel, qu’il soit nazi, communiste ou capitaliste, est toujours une atteinte au sensible; un art de raison imposé par la force médiatique. »
Quant à Catellier, on a l’impression, dans ce pamphlet en vers intitulé La mort du Canada, qu’il se livre complètement et entièrement, enfin. Probablement, de ses cinq titres, celui qui frappe le plus fort, celui qui lui ressemble le plus. Il se fait plus politique que le Canada ne l’a probablement jamais été, du moins depuis des décennies. Et lorsqu’il écrit :
« Que les ténors de l’indépendance du Québec
se le tiennent pour dit :
nous ne voulons pas changer de drapeau
pour nous vautrer dans une nouvelle mouture
de nationalisme épais
Pas plus que le Canada
le Québec ne peut se vanter
d’avoir lutté contre cette faillite morale
qui pèse sur nos vies
depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.»
Quand il écrit ça, je suis avec lui, si tant totalement et absolument.
Parce que moi aussi, j’ai cette fâcheuse tendance à refuser le monde tel qu’il est.
Et si Maxime est poète, moi, je suis certainement fou.




