Il y deux semaines, le magazine Lire, en France, faisait paraître sa liste des livres de l’année. Sous la rubrique meilleur roman français, qui, hein, dites-moi qui, trouvions nous? Et oui, L’énigme du retour de Dany Laferrière.
Meilleur roman français! En caractère gras, oui, pour que vous le sachiez bien… Pour un gars qui a toujours écrit sur la question de l’identité, c’est un peu comme le "kick" d’une "chain saw" électrique en pleine face du bûcheron, c’est le forgeron qui se brûlerait avec une allumette en carton, c’est l’acrobate qui se péterait la gueule en descendant du lit, le samouraï qui se couperait avec un couteau à patate, ou pire encore, le polémiste qui casserait sa pipe en se faisant encenser sans que personne ne le traite de crétin fini – ça s’est vu récemment, hélas.
Tout ça pour dire que depuis dimanche dernier, je le déclare haut et fort : je suis un écrivain martiniquais. D’abord, ce pays aime les écrivains. Premier signe indéfectible, l’aéroport s’appelle Aéroport international Aimé Césaire. À ma connaissance, il n’y a que le Sénégal qui ait aussi osé donner à son aéroport le nom d’un poète (Léopold Senghor). Pensez-y, nous, nous avons nommé le nôtre PET… De là à dire que nous avons une idée de la poésie plutôt scato, il n’y a qu’un pas… À quand l’Aéroport international Catherine Lalonde ? À quand l’Aéroport international Danny Plourde? Pas demain la veille, j’en ai bien peur.
Ah, l’identité… L’image que se fait de lui-même un peuple... L’image que se fait l’individu de ses origines, de ses filiations, de son appartenance…
Je discutais dernièrement avec Maya Ombasic, qui vient de faire paraître Radamanthe, chez Marchand de feuilles. Elle rentre de Lyon, où elle a été en résidence d’écriture pendant six mois, et où on aurait, dit-on, eu un peu de mal avec son identité. Maya est née en Yougoslavie. Elle a quitté la Bosnie-Herzégovine pendant la guerre. Elle a ensuite vécu à Cuba, et elle a choisi Montréal comme ville de résidence depuis pas mal de temps déjà. Maya écrit même dans un français qui sonne québécois et ses personnages sont pour la plupart québécois.
Mais quand elle parle, Maya a un accent plutôt français. Disons européen… Or en France, certaines personnes ont été un peu déçues. Ils s’attendaient à une autre voix, un autre accent, une spécificité sonore, quoi. Il est difficile de défendre une résidence d’écrivain, issue d’un accord franco-québécois, quand la bénéficiaire s’exprime sans laisser transparaître la note suave de nos inflexions aux odeurs de vieilles épinettes noires.
Autrement dit, pour être écrivain québécois – ou ne serait-ce québécois tout court ? – faudrait juste avoir l’accent qu’il faut ?
Je repense au général Trujillo, en République dominicaine, qui avait trouvé une bonne manière de différencier les esclaves haïtiens des Dominicains : il n’y avait qu’à leur demander de prononcer le mot "Perjile" – persil en espagnol, mot imprononçable pour qui ne possède pas la langue hispanique sur le bout de ses doigts. Si le nègre n’arrivait pas à prononcer son persil, et bien c’est à coup de machette qu’on lui apprenait les bonnes manières.
Mais revenons à la France, si vous permettez : qu’est-ce donc qu’un écrivain français, s’il faut définir la québécitude des uns et des autres, là-bas?
Laferrière se dit japonais, mais la France déclare que son dernier roman est français. L’est-il, toutefois, dans sa version éditée par Boréal ou dans celle que Grasset a fait paraître? Parce que là est la question en France… Un livre n’est français que dans la mesure où son éditeur l’est. On est colonialiste où on ne l’est pas! Dans ma vie d’éditeur, je publie des écrivains français, belges, et une martiniquaise. Or ces auteurs, écrieraient-ils le meilleur roman de l’année, ne paraîtraient jamais sur les listes des meilleurs livres français de l’année, simplement parce que Coups de tête ne l’est pas, français. Et Dany n’y serait jamais apparu non plus, L’énigme du retour eut-il été publié uniquement au Boréal.
Alors! Moi je dis : je suis en Martinique, je suis donc un écrivain martiniquais. La semaine dernière, j’étais un écrivain québécois! Et dans un mois, je serai, l’espace d’une semaine, un écrivain haïtien, avant de ne pas être, fin janvier, un écrivain torontois, puisque je n’aurai pas le temps d’y écrire!
En mars, je serai un écrivain français, et même un peu belge, allez, dites…
Et pour me rendre fou, on m’enfermera dans une pièce ronde de la tour de Babel et on me dira que dans un coin, on y parle le québécois.
Je suis un écrivain martiniquais
Vous le savez, Dany Laferrière a gagné le prix Médicis avec L’Énigme du retour. Vous le savez aussi, Dany est né en Haïti, il y a vécu son enfance et sa jeunesse avant de venir s’installer ici, à Montréal, il y a plus de trente ans. Depuis, qui des uns qui des autres se l’arrachent, décidant pour lui – alors qu’il n’en a rien à foutre – s’il est un écrivain haïtien ou québécois. En 2008 Dany a écrit, comme pour bien nous dire que l’écrivain n’a pas ou ne devrait pas avoir de patrie, un roman qui s’intitulait Je suis un écrivain japonais. Ce livre a eu le grand mérite de dire l’importance de l’origine ethnique pour l’écrivain.
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