Dans ces années-là, un certain ailleurs était transporté par nos artistes. Un rêve : autre chose. Pour être, il fallait s’affirmer, être différend. Et pour être grand, il fallait se distinguer. Je me souviens des films de Gilles Carle et de certains acteurs qui portaient en eux le côté sublime et baveux du québécois moyen. Des films qui nous faisaient nous sentir moins moutons que ce miroir fade qu’on nous met sous le nez, aujourd’hui. Prix de la rectitude et de l’uniformisation nord-américaine, je présume.
Fut un temps où le miroir se cristallisait pour nous faire exploser plutôt pour nous conforter. Et Gilles Carle savait nous mettre en scène et nous montrer en baveux forcenés. Il avait ce talent, cet art.
Devenu gros, j’ai voyagé, beaucoup. Je me suis pris pour Blaise, pour Ernest, pour François et pour Jean-Louis… Et je me suis calmé. Je me déteste aujourd’hui de constater ces pantoufles qui me poussent au nez, de la maladie et sa peur, aussi. Est-ce parce que ceux qu’on a aimés, admirés; est-ce parce que nos amis et nos idoles disparaissent; est-ce parce qu’on devient fous que les années deviennent dures? L’envie de partir me prend, me reprend. Néo-credo : être toujours plus baveux avec les cons, et plus gentil avec les allumés.
Année difficile, comme avait dit Betty Windsor "the second" il y a quelques années pour je ne sais plus trop quelle raison. Pauvre Betty, finalement, pognée jusqu’au trognon. Et moi, je peux encore «crisser» mon camp pour me donner l’impression que je change mon mal de place. Je suis libre. J’ai été clown et c’est fini. Clochard, bof, j’y ai touché, et à une époque pas si lointaine pourtant (plusieurs s’en souviennent). Assez : personne n’est libre lorsqu’il a faim et froid.
Ma plus grande peur : ne plus rien avoir et devoir vivre dehors sans savoir si. Voir l’hiver arriver et… «crisse», un autre. Gilles Carle vient de mourir. Ne verra pas cet hiver.
Être écrivain? Ça m’arrive. Autant en profiter pendant que ça passe et me mettre en route si ce métier m’y dispose. Nous sommes en 2009 et l’année continue d’être horrible. Qui d’autre mourra, à peine à temps pour vivre dans sa maison, enfin ?
Repose en paix, Gilles Carle. Les anges, tu les as connus de ton vivant!
Je casse le rythme. Toronto, d’abord. Bon, j’ai réussi à me taire jusqu’ici, mais comme c’est annoncé ce matin, je me permets de participer au concert des nouvelles. Je défendrai Nicolski, de Nicolas Dickner, au concours Canada Reads, la version anglaise du Combat des livres, sur CBC Radio One. Mon périple commence donc par ici, un tout petit départ, comme pour m’habituer à l’absence. Depuis hier et jusqu’à demain : je me la joue Toronto la grande! Bien hâte à la semaine prochaine pour vous en reparler. Y’avait longtemps que je n’y avais pas mis le nez, et ce sera drôle de chercher les soirées, un lundi et un mardi soir…
Voyager! Dans quelques jours, je prends la route du sud au soleil de l’hiver! Un vrai luxe d’écrivain/chroniqueur/éditeur moderne : je veux prouver que nous sommes bel et bien au XXIe siècle et que je peux continuer à faire tout ce que je fais d’habitude, mais les pieds dans le sable.
Un mois pour me refaire une santé, physique et mentale. Presque pas de bagage! La paix. Un gros trip d’écrivain pourri, chez deux amis écrivains que j’adore. Pas de cipaille, pas de dinde, pas d’atacas à Noël! Des avocats, des fruits à pain, des poulets boucanés, et une bouteille de rhum, docteur!
Après, après, on verra. Je vous tiendrai au courant. Je vais passer par Haïti avant de rentrer, c’est certain.
Vous aurez droit aux chroniques d’un gros voyageur qui en a marre. Marre de se faire chier avec les mêmes têtes de cons, toujours, les mêmes menteurs, les mêmes faux-culs. Les choses avancent, vous me dites? D’accord, mais c’est au prix de claques atroces pour nous rappeler que nous stagnons.
On parle de Gilles Carle ce matin. Mort. On parle de sa lumière et de sa curiosité, de son amour de la vie totale, de ses contradictions et de ses paradoxes. Nous venons de perdre un de nos grands, notre maestro. Chaque culture a ses êtres exagérés. Carle était un des nôtres. Carle était un illuminé inventif qui non seulement trouvait des manières de faire des films auxquels personne n’avait pensé, mais qui s’arrangeait toujours, peu importe les manières imposées par l’industrie, pour faire SES films.
Pas les films de ses producteurs. Pas les films des institutions.
N’a pas dû être aimé de tous, Gilles Carle, et c’est tant mieux.
Peu importe ce qui se dit depuis hier…




