Hier encore, les vies de nos amis nous importaient. On a des nouvelles de Dany, de Rodney et de Chantal (Il faut lire ses textes sur http://www.cyberpresse.ca/international/amerique-latine/seisme-en-haiti/201001/13/01-938873-la-desolation.php). Et les Haïtiens, comment vont-ils? Franketienne serait vivant, mais sa maison se serait effondrée… Je me souviens, l’an dernier, ses murs couverts de ses tableaux superbes : l’œuvre d’une vie entière… Et Emmelie Prophète, et Jean-Euphèle Milcé, avec qui je devrais être aux Gonaïves, ce matin… Comment vont-ils? Sont-ils vivants? Et Georges Anglade : la rumeur courrait hier qu’il était coincé sous sa maison, avec sa femme… Dans la soirée, la nouvelle est tombée : Georges et sa femme Mireille seraient morts. Georges a vécu à Montréal pendant 40 ans. Depuis sa retraite, il passait ses hivers en Haïti. J’ai connu Georges l’an dernier, à Jacmel. J’ai aimé discuter avec lui. Il savait tout, il connaissait tout : géographie, bien sûr (il aurait pu nous expliquer le séisme de la meilleure des manières), mais aussi littérature, politique, sociologie, histoire... Bon repos, mon gros ami barbu à la canne magnifique…
Deuxième matin. Angoisse. Nos amis ont-ils trouvé à boire et à manger dans ce capharnaüm? Où ont-ils dormi. Y a-il eu des morts sur lesquels ils ont trébuché dans la nuit, se cherchant une autre forme de repos, non pas éternel, mais simplement ponctuel?
Encore une fois, je ne sais pas comment est traitée la nouvelle, chez nous. Je sais qu’ici – est-ce la proximité, la solidarité caraïbe, la capacité de se reconnaître dans la catastrophe (la Martinique, en plus d’être une zone propice aux cyclones, en est aussi une sous laquelle les failles tectoniques peuvent provoquer d’importants séismes) – je sais donc qu’ici, la nouvelle est traitée avec énormément d’assiduité, et aussi de manière très exhaustive. Je vous invite à consulter le site de RFO : www.martinique.rfo.fr
Je parlais à des amis montréalais, hier soir, et je me rendais compte qu’ils avaient vus bien peu d’images, qu’ils en savaient trop peu. Où peut-être est-ce moi qui, n’y ayant échappé que de très peu, suis complètement tourné sur ce pays et ses gens, que j’aime tant.
Y a-t-il un syndrome qui expliquerait mon sentiment d’incapacité, cette impression que j’aurais dû y être, pour aider, simplement? J’y serais arrivé quinze minutes avant le séisme. Je serais probablement resté coincé à l’aéroport, à regarder la tour de contrôle s’effondrer, et puis à attendre. Ou encore, quelqu’un du festival m’y aurait certainement reçu, et nous aurions tenté de nous rendre en ville quand même. Nous serions-nous retrouvés coincés dans les décombres, en route vers Pétionville? Aurais-je retrouvé mes amis qui me manquent, et que j’ai hâte de savoir comment et quand rentreront-ils?
Depuis avant-hier, il n’y a plus d’eau potable à Port-au-Prince, ni de nourriture. Et il y a des morts partout avec nulle part pour les enterrer. Et les secours qui arrivent au compte-gouttes, qui atterrissent sans tour de contrôle. Et les cadavres qui vont commencer à sentir, à pourrir, et les risques de choléra qui iront en s’accentuant.
Je suis sans nouvelles de mes amis. Je sais que la plupart étaient en vie hier. Mais aujourd’hui, après une deuxième nuit, qu’en est-il d’eux? Et que fait notre gouvernement pour les rapatrier?
Je me sens inutile et coincé. Je me sens mal de ma chance d’y avoir échappé.
Dimanche, je rentre à Montréal, directement de Fort-de-France. Qu’y pourrai-je faire pour aider, à part faire peser tous mes mots pour que nous soyons sans cesse près de nos frères et de nos sœurs du seul pays francophone d’Amérique?
Nos frères et nos soeurs haïtiens ont besoin de nous.
Nos frères et nos soeurs haïtiens ont besoin de tout.
Encore plus aujourd’hui qu’hier. Et demain qu’aujourd’hui.
Après-demain, demain sera hier.
Deuxième matin
On s’imagine mal…
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