Dépêchez-vous, il ne vous reste qu’à peine quatre jours pour voir Mycologie, de Stéphane Crête, une production du théâtre Momentum, présenté jusqu’au 23 mai à Espace Go. En espérant que ce soit repris un jour, bientôt…
Mycologie, c’est d’abord un sujet fou, traité de manière totalement éclatée, où les styles de représentation se côtoient en se multipliant, transformant l’expérience en un trip initiatique profond. Il y a les acteurs : tant Guillaume Chouinard que Stéphane Demers, Dominique Leduc, Gabriel Lessard, Marianne Marceau et Gilles Renaud nous éblouissent, leurs talents multiples étant mis à totale contribution de l’explosion dramatique.
Et surtout, surtout, un sujet comme je les aime! Mycologie est venu me chercher là où ça fait vraiment effet : dans le mythique, le spirituel, la croyance profonde.
Je vous raconte une histoire en lien total avec le rapport que j’ai aux champignons magiques.
Il y a une dizaine d’années, je suis tombé sur un livre étonnant : La nourriture des Dieux, de l’ethnobotaniste Terence McKenna. L’auteur y déploie une hypothèse surprenante, une nouvelle manière de considérer notre rapport au magique et au sacré.
Nos ancêtres lointains, chasseurs-cueilleurs, crevaient souvent de faim. Quand les hommes étaient partis chasser, c’étaient les femmes qui gardaient le campement. Et comme elles cherchaient sans cesse à faire taire leurs estomacs affamés, elles ont remarqué la présence, sur les excréments de certains ruminants, d’un tout petit champignon... Elles en ont mangé. Probablement un tout petit peu, la première fois. C’était écœurant, mais bon, fallait c’qui fallait. Elles ont d’abord eu mal au ventre et elles se sont à peine senties un peu bizarre, un peu buzzées. Elles ne savaient pas encore qu’elles n’en avaient pas mangé assez pour vraiment tripper.
Une autre fois, alors que les hommes n’était pas revenus de la chasse depuis trois jours, elles en ont trouvé d’autres sur d’autres bouses… Elles en ont remangé. Un peu plus que la première fois. C’était mauvais au goût et ça donnait mal au cœur et au ventre, mais encore, la faim justifiait les moyens.
Au bout d'une heure, elles ont commencé à voir les choses d’une manière nouvelle… Les couleurs se mélangeaient, les cailloux, les arbres, les feuilles et les insectes, les animaux et même les nuages dans le ciel se mettaient à bouger différemment, à ne plus avoir la même forme. C’était puissant! Plus rien n’était pareil qu’avant! Elles ne sentaient plus leurs peaux de la même manière, elles voyaient d’étranges bibittes se promener autour d’elles, des oiseaux immenses, des araignées velues, et aussi des serpents qui les entraînaient sur les chemins interdits de la pensée et du rêve.
Quand les chums sont revenus de la chasse, les femmes ont partagé leur découverte. Ensemble, ils ont commencé à inventer le monde. C’était le paradis terrestre… Comme la psilocybine poussait dans la merde de ruminants, ils ont formé les premiers troupeaux. Et comme c’étaient les gars qui chassaient, c’étaient plus souvent les femmes qui bouffaient les champignons. Elles se sont raconté leurs histoires. Elles se sont décrit leurs visions et les relations qu’elles entretenaient avec les bêtes de leurs hallucinations. Petit à petit, à partir de ces délires-là, elles ont élaboré leurs manières de vivre ensemble, mais surtout leur rapport à l’inconnu, à l’insondable, à l’inexplicable.
La nuit comme le jour, les étoiles, le soleil et la lune sont devenus la toile de fond de tout un monde à imaginer, à formuler, à inventer.
Quand les premières sont mortes, les plus jeunes se sont mises à parler d’elles et de leurs visions pour continuer de comprendre l’incompréhensible. Au bout de quelques générations, les ancêtres étaient devenues des déesses; leurs histoires ont ensuite été attribuées à une seule d’entre elles : la grande Déesse.
Mais les gars, envieux, se sont tannés. Probablement par jalousie, par soif de pouvoir, ou peut-être un peu des deux, ils ont reformulée l’histoire en inventant un autre Dieu, unique. Un mâle plus grand que tout… Mais le pire, c’est qu’ils se sont mis à prétendre que les champignons, c’était le mal, le diable, l’enfer. Ils ont prétendu que le paradis était perdu parce que les femmes y avaient gouté, que le serpent de leurs visions les avaient entraînées dans le vice et le péché…
Selon McKenna, c’est comme ça qu’est née l’histoire d’Adam et Ève. Le fruit défendu n’était pas une pomme, mais un champignon. Imaginez : si le fait de manger des pommes permettait d’avoir accès aux dieux, Rougemont serait le paradis, non?
Mycologie, c’est tout ça : c’est la représentation de notre rapport au sacré, au rêve, au monde, à l’inexplicable et à l’amour.
Champignons
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