Léon passe ses nuits dans les rues de Montréal. Oh, il lui arrive bien de pousser jusque sur la Rive Sud ou à Laval, et même, des fois, jusqu’à St-Jérôme. Mais son terrain de prédilection, c’est sa Vieille Ville, comme il l’appelle. De 17h à 5h toutes les nuits, il arpente les rues, à la recherche de compagnie. Quoi, mon ami Léon fait le trottoir? Ben non, il fait la rue. Léon est chauffeur de taxi.
L’autre soir, je m’en allais chez moi après avoir vu la nouvelle mouture de Traces, des 7 doigts de la main (excellent, d’ailleurs!). Une voiture ralentit à ma hauteur. Bon parano prudent, je me mets aux aguets. D’abord une voix, un peu rauque et vaguement agressante, un peu cassante, qui me demande ce que je fais là. J’ose un coin d’œil et qui vois-je? Léon lui-même, dans son taxi de nuit, qui rit de m’avoir fait capoter. Pour se faire pardonner, il m’offre un lift.
Devant chez-moi, je l’invite pour un café : l’aider dans son milieu de nuit, mais aussi espérer que l’envie d’aller aux toilettes lui prenne : sur mon bol, je sais que trône son dernier bouquin. Oui, Léon est écrivain, et tout un en plus! J’avais trippé comme un malade sur Un taxi la nuit et j’ai tout de suite voulu lire son tome II. J’aime Léon. Je le connais depuis le milieu des années 80, quand nous étions jeunes et punks, rocks jusqu’à la crasse sous nos ongles, buveurs jusqu’à nos foies qui chaviraient, allumés jusqu’à nos nez qui voguaient, amoureux jusqu’aux filles qui toussaient dans les ombres de nos petits matins, qui s’enveloppaient quelquefois dans les nuages sales de nos draps gluants.
Un taxi la nuit – T-II est sur mon bol comme sur une estrade dorée. Il y a des livres qu’on veut lire par petits bouts, assis là en s’y laissant attraper pour y être encore quand plus rien ne sort de nous. Deux, trois histoires de nuit à la fois, un bonheur qui se répète au-delà de toutes les envies.
Un taxi la nuit, c’est une histoire d’amour avec la nuit, avec la ville, avec ses odeurs et ses couleurs, avec ses sons et ses musiques. Un taxi la nuit, c’est la rencontre des riches et des pauvres : du clochard qui n’en finit plus de se construire un départ inachevé jusqu’à Dominic Hasek avec son sourire en coin qui vient de planter nos Canadiens, en passant par cette vieille hippie qui bloque son CD dans le lecteur. Un taxi la nuit, c’est des amis disparus et d’autres qu’on croyait morts. C’est des deals, des ententes, des aides et de la compassion, c’est le Léon que j’ai toujours aimé, qui porte son regard à la fois triste et joyeux sur notre monde : jamais tout à fait mauvais, mais un peu méchant, juste ce qu’il faut. Jamais bonasse non plus, mon vieux chum est au cœur de la vie, au cœur de l’empathie quand on surprend l’une et l’autre au coin de la beauté autant qu’au détour de la laideur.
Ça se fait rare, de nos jours, chez ceux qui écrivent sans vivre, accrochés à des lubies d’enflures détestables. Oui, j’aime Léon parce que dans ses mots, il y a l’humanité, débarrassée du masque pervers des repères politiques, économiques, sociaux ou historiques. J’aime Léon parce qu’il écrit la vie, parce qu’il nous la fait gouter et toucher, avec ses couleurs d’enfer et son ciel magnifique.
Lire Léon c’est une soudaine envie d’aller se promener. Lire Léon c’est sentir le besoin de se mettre en mouvement. Parce que rien, chez lui, ne confère à l’immobilisme. Rien. Absolument rien, même après des heures sur le stand.
Léon vit et écrit dans, par et pour le monde.
Le roi Léon
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