Personnalisez votre journal

Chronique d’une mort annoncée

Publié le 5 Mai 2009
Publié le 13 Juillet 2010
Sujets :
Journal de Montréal , Quebecor , Brel

La fermeture d’un média est toujours une chose triste, mais si celle du ICI ne me fera pas verser une seule larme, c’est qu’elle m’enrage trop…

J’ai été de l’aventure de l’hebdomadaire culturel ICI de novembre 2002 jusqu’en février dernier. En y arrivant, j’ai d’abord été impressionné par la qualité de l’équipe : Pierre Thibeault, rédacteur en chef – avant que les couilles ne lui tombent – , Nicolas Langelier, rédacteur en chef adjoint, Esther Pilon au pupitre société, Denis Côté en cinéma, Patrick Baillargeon en musique, les chroniques de Mado Lamothe qui faisaient rire, et celles de Robert Lévesque, closer par excellence, qui nous élevaient le niveau à tous.

Le journal que nous faisions alors fessait magnifiquement dans le dash. Nous avions la certitude que nous avions notre place, que nous pouvions pousser plus loin encore une certaine idée de la presse culturelle, et que nous pouvions établir une signature solide, différente de celle du Voir, qui se réorientait alors vers sa version plus grand public. La plupart des commentaires que nous recevions des lecteurs nous encourageaient à continuer dans ce sens, mais les ventes de publicité ne nous permettaient pas de pavoiser.

Les pressions se sont alors faites de plus en plus fortes de la part des patrons : il fallait impérativement que le journal soit rentable, rapidement. Or plutôt que d’analyser ce qu’ils avaient en main, et de se demander comment le vendre, les boss ont inversé la question : comment transformer le ICI pour qu’il touche plus de lecteurs.

Ces gens-là (qui ressemblent à ceux de Brel, oui : Faut vous dire, Monsieur / Que chez ces gens-là / On ne cause pas, Monsieur / On ne cause pas, on compte) se demandent tous les jours, toutes les semaines, comment faire de l’information culturelle un divertissement. Pour eux, l’art, c’est un produit. Pour eux, la réponse de tous les instants demeure toujours la même : pour vendre, il faut viser le plus bas dénominateur commun.

Mort annoncée, donc : - D’abord, sous prétexte qu’il avait fondé P45, Nicolas Langelier, se fait jeter; - On ferme la section société et du coup, Esther Pilon, dehors!; - Parce que les gros distributeurs de films ne veulent plus acheter de pub dans le journal tant qu’il sera là, Denis Côté : dehors!; - Sylvain Prevate, un ancien représentant syndical au Journal de Montréal dont on a acheté le silence avec un poste de cadre, nous est imposé par la direction. Son mandat est clair : faire en sorte que les ventes augmentent. Il se plante donc dans le bureau du rédac-chef et appose son véto sur les choix éditoriaux les moins peoples de l’équipe; - Premier geste de Prevate : Robert Lévesque, dehors! « ça n’intéresse personne !»; - Puis, Mado : dehors elle aussi! Apparemment, « elle se répète… »; - Avard est recruté pour attirer du monde, paraît-il. Il quitte six mois plus tard, on n’a jamais trop su pourquoi, mais depuis, entre lui et Quebecor, c’est la guerre; - Patrick Baillargeon quitte, vers l’espoir d’une meilleure paie et d’un peu de respect; - Prevate embauche de bien étranges chroniqueurs : dont une qui sent la salive âcre de son chum à plein nez, et un autre, qui, lui, sent le vieux bocal agité; - Prevate me met dehors du jour au lendemain, sans préavis et sous prétexte que j’aurais fait le tour, alors qu’un mois et demi plus tôt, il m’assurait gentiment que tout allait bien…; - Et au final, comme pour ajouter l’injure à l’insulte, le dernier édito de Pierre Thibeault est scrappé, pour être remplacé par le communiqué annonçant la fermeture du journal.

De la grosse crisse de classe! Comme qu’on dit…

Ces gens-là voulaient un journal populèèèèèèèèère pour mieux vendre! Quel gâchis magistral. Ne reste qu’à féliciter la belle job de bras avec ses perspectives de croissance mur à mur, ses beaux budgets, et avec en prime, ces fameux contrats pourris sur lesquels personne n’a rien eu à rajouter. Take it, or leave it!

La seule larme à verser sur la fermeture du ICI, c’est un peu pour les neuf salariés qui perdent leur job, oui, mais c’est surtout pour la quarantaine de pigistes qui se retrouvent sans revenu, sans compensation, sans rien. Même pas un petit merci.

Et pendant ce temps, Sylvain Prevate, l’ancien syndicaliste, probablement fier de sa mission accomplie, garde sa belle job confortable de démolisseur patenté. À quelle autre entreprise se livrera-t-il maintenant? À celle qui cherche par tous les moyens à casser le syndicat des journalistes du Journal de Montréal?

D’ailleurs, ne sent-on pas depuis quelque temps l’odeur mielleuse de sa plume, camouflée sous les sourires satisfaits de certains cadres?

Et après, ne rien dire, surtout. Fermer sa gueule.

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