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Maison, douce maison



Maison, douce maison

Maison, douce maison

Publié le 26 Janvier 2010
Publié le 7 Avril 2010
 

Je n’étais plus sûr de me rappeler mon adresse. Cinq semaines au chaud, cinq semaines d’émoi, de vagues et d’air salin, cinq semaines qui auraient pu se terminer dans l’horreur, ça brouille les esprits. L’impression rémanente de l’avoir échappé belle. Chacune des images de Port-au-Prince, sur le net ou à la télévision, dans les journaux, tout me laisse une impression amère en bouche. Une impression mortelle : être passé proche d’y goûter mal sale, versus celle d’avoir raté une rencontre avec l’Histoire.

Sujets :
Montréal , Rimouski , Jacmel

Ne pas y avoir été et pourtant me sentir comme si j’y étais.

Tout le monde me dit que j’ai été chanceux : la plupart du temps, je les crois.

Toujours pas de nouvelles de mes amis de Jacmel. Je n’ai plus de liens avec eux, ni vocaux, ni épistolaires. Quelques journalistes de là-bas avec qui je n’avais que Facebook comme lien : silence radio. Rien. Michelet Divers, comment vas-tu? Et les amis de l’atelier de mai ’98? Dis-moi, Michelet, dis-moi…

Montréal, janvier 2010, retour au froid, à la sécurité : les affres de la nature qui frappent ici ne sont d’aucune commune mesure avec celles de là-bas. On parle de froid et de neige, de pluie et de température autant qu’avant, et ce n’est peut-être pas un mal aussi chiant que ce que je pensais avant de partir.

Mais nous ne sommes à l’abri de rien. Je me rappelle le verglas. 1998 : il aurait été impensable de monter un campement, aussi temporaire soit-il. J’avais dormi chez le fils d’un ami, le premier soir, en arrivant en pleine tempête à Montréal, de Rimouski. Mon appartement gelait, dans le noir. Je n’arrivais plus à retrouver mes colocs, mes amis. Le cellulaire existait-il? Pas Internet, certainement pas. Je ne me souviens plus très bien. Mais je me souviens qu’à peine pire, la crise aurait pu devenir catastrophe. Ça m’avait pris deux jours à retrouver mes amis, cinq à revenir chez moi. Mais personne n’avait manqué à l’appel.

Je suis rentré dimanche dernier et le froid ne m’a pas mordu autant que je l’avais craint. Cinq semaines au Sud et l’urgence de tout à faire, d’un coup, parce que tout est en retard. Ma petite vie de gavé à faire scintiller. Continuité, suivie, faire ce qu’il faut faire. Mais que faut-il faire, au juste?

Aider, mais comment? Qui, mais pourquoi? Je croise des gens hagards dans Saint-Henri. Pauvres et désespérés, ils me demandent de quoi manger. À moindre échelle, même politique de la main tendue. Qui aider, à qui donner.

Deux jours et puis Toronto. Encore. Si la catastrophe trouve son écho dans Montréal de manière constante – est-ce l’importance de la communauté haïtienne chez nous qui nous la fait sentir plus présente – l’impression vague d’une Ville reine à peine touchée, à peine concernée. Mais peut-être me trompé-je… Je me trompe souvent.

Césaire

Lire, encore et toujours, et ce même s’il n’était pas Haïtien, Aimé Césaire et son Cahier du retour au pays natal. Le pays natal. En Martinique, d’où Césaire était, l’aéroport porte son nom, comme je vous le disais il y a peu de temps. Partout quand j’essayais de réorganiser mon retour, des extraits de ce magnifique livre, de ce chant du cœur, de ce cri poétique.

Revenir au pays natal. J’imagine apprendre ailleurs que le Québec n’existe plus. Douleur. Incompréhension, inquiétude, crise, colère. Et devant le drame des autres, devant l’ampleur de ce que nos frères haïtiens auront à réaliser, un grand doute m’assaille : aurons-nous la grandeur d’âme de ne rien demander en retour?

Imaginez : plus rien, aucune institution, aucune structure, un État tombé, un gouvernement impuissant, des ressources épuisées depuis deux cents ans de tous les abus étrangers, imaginez alors, tenter de reconstruire…

J’ose à peine.

J’écris de Rimouski : mon pays natal à moi. Famille, amis, sang, mon sang. En arrivant au Bic, dans la grande côte en S, comme toujours depuis 30 ans, je reviens chez nous : « mets du feu dans la cheminée… ». Pays de froid, mais la mer – le fleuve/mer – n’est même pas gelé. Petit hiver, petit hiver... J’avais envie de le voir craquer, de l’entendre geindre dans la nuit. Mais soleil et petit vent doux, pluie ce matin, glace sous la semelle. J’ai déjà eu l’impression d’avoir plus froid en juillet. J’exagère, oui, évidemment. La nature m’y prédispose. « Partir.

Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères, je serais un homme-juif

un homme-cafre

un homme-hindou-de-Calcutta

un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture

on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne

un homme-juif

un homme-pogrom

un chiot

un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot? »

Chez soi, chez nous. Nous, eux. Qui sommes-nous et qui sont-ils. Laquelle est ma famille : qui suis-je? Suis-je de ceux qui m’ont précédé ? Ne suis-je pas plus de ceux qui me succéderont ?

J’ai beau me réclamer de mon ascendance, je ne serai jamais aussi grand que ceux qui se réclameront de la mienne?

L’identité : question mal posée, après tout…

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