Toujours la même histoire. Trois ou quatre files de cinq ou six personnes. Toutes d'égale longueur ou presque. Les files, pas les personnes. Vais-je devoir tout préciser?
Après avoir longuement hésité entre le pain cinq céréales et le pain six grains, j'oscille désormais entre la deux et la trois. Pas facile de choisir son équipe. Son équipe ? Oui, car c'est d'une équipe qu'il s'agit. Je ne choisis pas une file, je choisis mon équipe. Et les clients qui me précèdent sont mes coéquipiers. La caissière, notre joueur vedette.
Mais comment choisit-on sa file ? Facile.
Premier conseil: cherchez les têtes blanches! Votre file devra en compter le moins possible. Une au plus. Loin de moi l’idée de mettre toutes les personnes âgées dans le même panier d’épicerie, mais bon, ce n’est pas une raison de nier l’évidence. L’évidence étant que nos aînés ne sortent pas juste des mouchoirs de leurs manches; ils font aussi apparaître des coupons-rabais et des billets de loto à valider. Ne l'oubliez jamais!
Deuxième conseil: évitez les couples! Possible que madame se rende compte qu'il manque un fruit dans le panier. Un fruit dont monsieur n'a jamais même entendu parlé. Sa mission à elle: trouver le fruit en question. Sa mission à lui: ralentir le débit de la caissière jusqu'au retour de se son amoureuse et de la bergamote - messieurs, il s'agit d'un agrume issu d’un croisement entre l’orange et la lime -. Encore du temps perdu.
Troisième conseil: évitez les femmes! Car, contrairement aux hommes, les femmes ont toutes une carte Air Miles en leur possession. Elles doivent donc la chercher, la sortir, la tendre à la caissière, commenter les jolies ongles de celle-ci, etc. Mauvaise idée donc de choisir une file majoritairement composée de femmes. Surtout que les femmes aiment bien « se débarrasser de leur petit change ». « 48,46 $ madame », d'annoncer la caissière. « Attendez, je pense avoir les 46 sous », de rétorquer la cliente. « Bon, je viens de perdre 46 secondes », m'entendent-elles chuchoter derrière.
Dernier conseil: évitez la file numéro un. Celle des huit articles et moins. La caisse rapide. C'est le pire piège dans lequel vous pourriez tomber. Je le sais parce que j'ai moi-même mordu à l'hameçon récemment. Je vous raconte. Les cinq files semblaient interminables. Comme je n'avais que deux articles en mains, un yogourt et un blogue qu'il me fallait relire, j'ai fait la gaffe de choisir la première caisse.
Devant moi se tenaient deux femmes dont les paniers contenaient chacun une quinzaine d'articles. Devant elles, un jeune homme tenant une pinte de lait d’une main et un billet de cinq de l’autre. Devant lui, un ado avec un sac de chips, une palette de chocolat, une liqueur et de l'acné.
Erreur! Monumentale erreur! Cette caisse devrait être accusée de fraude intellectuelle (l’expression est de mon ami Nicolas). J’ignore pourquoi, mais derrière le premier comptoir, supposément le plus rapide, il y a deux caisses. La première s’adresse aux clients comme moi qui n’ont acheté que quelques articles, tandis que la deuxième est réservée à la crème de la crème. Des clients qu’il serait bien mal vu de faire attendre. De riches hommes d’affaires? Non. Des top-modèles? Non plus. Les joueurs du Canadien? Pas assez importants voyons!
Mais qui sont-ils dans ce cas? Eh bien, croyez-le ou non, ce sont… (roulement de tambour SVP)… DES FUMEURS. De vulgaires fumeurs qui viennent s’acheter des cigarettes. Des mordus de loto aussi. Ou encore des clients désirant se faire rembourser deux ou trois bouteilles ou canettes vides. La grosse classe quoi! Il suffit que l’un d’entre eux daigne se présenter à la deuxième caisse pour que Julie – c’était le nom de ma caissière - abandonne ceux qui font la file depuis plusieurs minutes pour un client qui entre à peine. C’est à ce moment que j’ai fait ma montée de lait à l’épicerie, sans faire de mauvais jeu de mots. Je me suis mis à engueuler la caissière. J’ai pété ma coche en bon français. Ça allait comme suit :
- Caisse rapide, mon œil!
- Caisse de huit articles et moins, mon cul… ré du village s’en va à la chasse!
- Le service à la clientèle, ça vous dit quelque chose?
- Une personne sur deux ne respecte pas la loi des huit articles.
- Vous vous en foutez pas mal de ça vous autres!
- Pourquoi ce type fait pas la file?
- C’est une sorte de VIP ou quoi?
- Bizarre parce qu’il ne s’habille pas particulièrement bien.
- Parce qu’il ne sent pas très bon non plus.
- Pis c’est certainement pas parce qu’il est plein aux as.
- Il est venu changer une vingtaine de canettes vides &*%()(*?
- Qu’il attende comme les autres.
- Pis le gars qui est venu acheter des cigarettes tantôt, pourquoi tu l’as fait passer avant nous autres, lui?
- Parce qu’il vivra moins longtemps que moi.
- Parce que ses belles dents jaunes t’ont séduite.
- Pis une autre affaire, quand vous ouvrez une caisse de plus parce que les autres files s’en viennent trop longues, priorisez donc les gens qui attendent en ligne depuis plusieurs minutes déjà.
- &(% »(%$*, c’est toujours ceux qui viennent de rejoindre la file qui en profitent.
- Qu’avez-vous à dire pour votre défense?
- Rien?
- C'est bien ce que je croyais.
- Dans ce cas votre Honneur, j’en ai fini avec le témoin.
Et savez-vous quelle fut la réaction des gens autour? Ils ne m’ont pas engueulé. Non. Ni fait la morale. Ils m’ont souri. Ils m’ont applaudi. Je venais de dire tout haut ce que tout le monde pensait tout bas.
Comme Jean-François Mercier avec le gars de Bell.
Montée de lait à l'épicerie
Je n'aime pas les files. Pas les filles, les files. À vrai dire, je les déteste. Surtout les files à l'épicerie.
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