Ma première fête des Pères sans lui



Publié le 23 Juin 2009
Publié le 13 Juillet 2010
Yannick Pinel RSS Feed

« Dans un autre temps, mon père est devenu du sol. Il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils. » - Gaston Miron, Un homme rapaillé

Mon père est mort dernièrement. Seulement 57 ans. Dommage qu’il n’ait pas été chanteur ou musicien. Quelle musicographie c’eût été ! «Après la pause, Richard Pinel sombre dans l’alcoolisme.» «Au retour, Richard Pinel broie du noir et tente de s’enlever la vie.» «Après la pause, Richard Pinel enfermé parmi les fous.»

Dommage qu’il n’ait pas été acteur. Ses péripéties et ses frasques auraient fait les manchettes des revues à potins. J’imagine les grands titres : «Il vole des bottes à l’aréna pour chausser sa famille.» «Son père l’a abandonné.» «Il n’a qu’une septième année.» «Son meilleur ami s’est suicidé.» «Son fils aîné en prison.» «Son plus jeune fils gravement malade». «Il perd trois doigts dans un accident de travail.»

Dommage qu’il n’ait pas été politicien. Sa vie aurait au moins pu inspirer un bouquin, un film, mais aussi les générations à venir.

Dommage qu’il n’ait pas été auteur. Vivement un personnage à son image! Lisbeth Salander? Connais pas.

Mais par malheur, mon père n’était rien de tout ça. Qu’un pauvre homme ordinaire sur qui la vie s’est acharnée. Je pourrais lui en vouloir d’avoir failli à son rôle de père, mais je sais qu’il a fait de son mieux et, sincèrement, je m'en voudrais d'exiger davantage.

Ce n’est ni par manque d’effort ni par défaitisme qu’il a perdu son combat. Quand il a arrêté de boire, il est tombé dans une profonde dépression, dont il n’est jamais parvenu à se sortir par la suite. Lorsqu’il a cessé de fumer, on lui a rapidement diagnostiqué un cancer du poumon et des métastases au cerveau. C’est le genre de récompenses que la vie a faites à mon père.

Mais ce que son dossier médical ne dit pas, c’est qu’il a gagné sa plus grande bataille : ne pas devenir son père. Contrairement à ce dernier, mon paternel n’a jamais abandonné sa famille. Il aurait pu quitter le navire pourtant. Il avait toute les raisons d’avoir le mal de mer lui aussi, ou le mal de père, appelez ça comme vous voulez. Mais il est resté.

Et grâce à cette persévérance, aujourd’hui, «il s’avance en moi avec le goût du fils et des outils… et j’entends (sa) paix se poser comme la neige». À mon homme rapaillé!

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