J’ai rencontré Michel Vézina il y a quelques mois. Deux de mes collègues et moi déjeunions avec lui. Entre deux œufs et une tranche de bacon, nous tentions de le convaincre de chroniquer sur montrealexpress.ca. On a parlé du site. Il a parlé de lui.
Je me souviens d’une phrase qu’il a dite : « Moi, je ne crache sur aucune forme d’art. Sauf que si t’es plein aux as pis que tu montes un show, t'as un peu plus de pression sur les épaules. » Vézina, c'est ça. Un gars qui donne la chance au coureur. À tous les créateurs, qu’ils soient « underground » ou « mainstream ».
Avant notre rencontre, j'ai bien dû lire une cinquantaine de ses chroniques de l'époque du Ici. Je connaissais donc ses forces. La littérature, le théâtre, la création. Nous lui avons proposé une chronique culturelle, somme toute similaire à celle qu'il écrivait. Mais il voulait davantage. Plus de liberté. Que dirais-tu d'une carte blanche Michel ? Il a souri et accepté. Son papier sur la gauche québécoise - http://www.montrealexpress.ca/article-349506-Ete-quand-tu-nous-tiens.htm - me fait dire que nous avons pris la bonne décision. Bien joué Michel!
Je viens de terminer Sur les rives, son dernier polar. Je suis encore sur le cul (une expression qui n'est pas étrangère au style Vézina). J'ai lu le bouquin en une seule soirée. Comme la bouteille de gin que l'enquêteur Lepage cale après avoir découvert des morceaux de corps de la seule femme qu'il ait jamais aimée, Adèle, dit la pute, la perverse, la salope, la bitch, la diablesse, la sorcière. « Un petit morceau de chair rouge cloué sur sa belle barre en bois. […] Il apprendra plus tard que c'est son utérus. »
C'est cru. Un peu sale. Mais c'est bon. Bon en "%$*! Et poétique. Vézina est à la littérature ce que Desjardins est à la chanson. Et dieu (la minuscule, un clin d’œil à Hitchens) sait que j'adooooooooooooooore Desjardins.
« Il quitte le bateau en catastrophe et appelle Bélanger. Il est 3 h 30 du matin. Le ciel bleuit à peine en cette petite aube de juin. La tête de Lepage tourne. Il s'assoit sur une bite d'amarrage et réalise qu'en plus de n'avoir rien avalé depuis l'avant-veille, il a été deux fois en présence de chair humaine morte.
Chair dont il a jadis été tendrement amoureux.
Chair dont il a joui très fort.
Et souvent.
Et fort.
Et bien.
Et. »
Et que c'est joli !
Dans sa dernière chronique, dont voici le lien - http://www.montrealexpress.ca/article-354406-Lexil.html -, Michel se remémore un conseil de son paternel: « Mon père me disait souvent, quand j’étais petit et qu’il pouvait m’arriver de tout croire et de tout dire, qu’il fallait considérer les mots et les paroles avec énormément de circonspection : "Quand tu dis quelque chose, c’est comme si tu ouvrais un sac rempli de plumes au grand vent. Si tu te rends compte que tu t’es trompé, et que tu aurais envie de rectifier, c’est un peu comme si tu essayais de courir après toutes les plumes pour les remettre dans leur sac. Faque, avant d’ouvrir ta trappe, arrange-toi pour être sûr de ce que tu dis." »
Avec un peu de chance, Michel, je trouverai une de ces plumes que tu as laissé filer au vent et je la tremperai dans l’encre. Ainsi, peut-être, aurai-je une once de ton talent.
