Ça me tue de croiser tant de gens dont j’ignore tout de l’existence. Pas vous ? J’aurais envie de leur parler, de faire connaissance, mais jamais je n'ose. Au Québec, on ne parle pas aux inconnus. Qu’on soit enfant ou adulte.
À la place donc, je tente d’imaginer leur vie. De deviner qui ils sont et ce qu’ils font. Je regarde s’ils ont une bague au doigt. Jette un œil à leur tenue. S’ils lisent, je m’intéresse à leur lecture. S’ils écoutent de la musique, je tente d’identifier le style ou l’artiste. Et s’ils ont le malheur de parler au cellulaire, je tends l’oreille et essaie de deviner qui se trouve à l’autre bout du fil.
À l’occasion, on peut même se découvrir des points en commun. Comme lundi dernier. À ma droite, une jeune femme dans la vingtaine lisait Les Cerfs-volants de Kaboul dans la salle d’attente de l’hôpital. Un livre magnifique, à la fois dur et touchant ! J’ai eu envie d’en discuter avec elle. Envie de lui parler du courage de Baba, de la lâcheté d'Ali, mais surtout du cœur infiniment grand du petit Hassam. Envie de jaser littérature, ou de rédemption, thème si cher à l’auteur américain Khaled Hosseini. Mais, je me suis tu. De peur qu’elle me prête de fausses intentions. Et parce qu’il ne faut jamais parler aux inconnus. Bla bla bla.
À ma gauche, un homme âgé et possiblement en phase terminale tentait de terminer son mot croisé. Deux définitions lui donnaient particulièrement de fil à retordre. « Un médicament » et « Un synonyme d’introduction ». PÉNICILLINE et AMORCE étaient les mots qu’il cherchait. Je le savais. Pas lui. Il a donc fini par abandonner, déposant tristement sa grille sur la table devant lui. Une grille incomplète, comme sa vie je suppose. J’aurais pu lui souffler les réponses ou lui proposer mon aide, mais je me suis abstenu, une fois de plus. Me suis mêlé de mes affaires. Quel con !
Au club vidéo. Dans le métro. Au supermarché. C’est partout pareil. Personne ne se parle. Personne ne se regarde. On s’ignore totalement. Comme si, soudainement, tous les Québécois prônaient l’indépendance.
Malheureusement, je ne vaux guère mieux. Ou du moins, je ne valais guère mieux. Jusqu’à aujourd’hui. Car en cette magnifique journée, j’engagerai la conversation avec tous ces figurants qui tiennent de petits rôles dans le film de ma vie. Parfois, on me criera des insultes. D’autres fois, on me fusillera du regard. Mais quelques fois, je ferai des rencontres extraordinaires et tiendrai des conversations stimulantes et surprenantes.
Mais sois rassurée maman, si un étranger m’offre des friandises et me demande de monter à bord de sa camionnette, la réponse sera toujours non. C’est promis !
Ne jamais parler aux inconnus
Et si la personne la plus extraordinaire au monde était assise juste à côté de vous. Dans un bus. À l’aéroport. Au parc. Ou qu’elle attendait tout bonnement dans votre file. Un prix Nobel de la paix. Un Goncourt. Un philanthrope qui a fait construire des hôpitaux dans le tiers monde. Un imminent chercheur qui s’apprête à trouver un remède au cancer.
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