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Mémoire non épormyable

Article mis en ligne le 26 mars 2009 à 9:45
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Mémoire non épormyable
Mémoire non épormyable
Samedi dernier, je donnais une conférence dans le cadre d’un colloque organisé par l’association des journaux étudiants. J’y parlais de journalisme culturel. Critiques, entrevues, règles journalistiques; les journalistes en herbe étaient tous magnifiquement intéressés par la couverture de la culture. Comment leur expliquer que lorsqu’il est question de journalisme culturel, il ne devrait jamais être question de culture au sens qu’elle voudrait se résumer à l’appartenance à un groupe ethnique, mais plutôt à la somme des connaissances acquises par la fréquentation des œuvres?

J’ai parlé de Claude Gauvreau, dont j’avais vu la pièce La charge de l’orignal épormyable, brillamment jouée au TNM, depuis la semaine dernière. Et parmi la petite vingtaine de jeunes journalistes qui m’écoutaient, trop peu savaient me dire qui avait été Gauvreau, à quelle époque il avait écrit, et surtout, ce que sa pièce tentait de dire.

Un des participants m’a posée la judicieuse question du niveau d’écriture de la critique. Doit-on situer Gauvreau avant de parler de son oeuvre, puisque selon toute évidence, presque plus personne ne sait qui il a été? Non, parce qu’il ne faut jamais céder au nivellement par le bas, ce serait prendre le faux pas d’une éducation déficiente. Même si la plupart ne savent rien de l’auteur, nous sommes en droit d’exiger de notre histoire qu’elle en ait parlé, ce serait trop réduire son importance que de devoir chaque fois tenter de réinventer le bouton à quatre trous. Si la bête est trop idiote pour apprendre à boire d’elle-même, elle ne mérite pas qu’on lui apporte de l’eau. Troupeau de bovins a-nervurés, oui. Y’a pas pire assoiffé que celui qui ne sait trouver sa source. Parler de Gauvreau en se sentant obligé de dire qui il est… Après quarante-six ans d’éducation nationale obligatoire jusqu’à l’âge de seize ans, quand même!

J’en ai la nausée. La vision d’horreur de Gauvreau, celle où la bien-pensance prend le pas de l’intelligence et de l’intégrité, celle où toute différence est assassinée, fait d’ores et déjà partie de nos vies. Écrit en 1956, son message est d’autant plus difficile à avaler que nous y sommes, oui, malheureusement. J’ai même la douloureuse impression que cette pièce serait écrite aujourd’hui, qu’elle serait tout simplement ignorée.

Au bout de trente minutes de cette soirée d’abonnés, des grappes de spectateurs quittaient le théâtre, visiblement ulcérés. Au premier grand monologue de Mycroft, quand son appétit sexuel et sa folie provoquée se conjuguent aux voix qu’il pense entendre, une autre floppée de spectateurs grognons ont remonté la pente et sont sortis.

Était-ce le réquisitoire contre l’establishment, contre l’exploitation, contre les calculateurs calomnieurs qui était trop puissamment énoncé pour le public du TNM? Si c’est le cas, Lorraine Pintal fait preuve d’un réel courage : perdre des spectateurs, pour une directrice de théâtre, c’est risqué.

Je suis sorti déprimé du TNM. Estomaqué, aussi. Faudra t-il tout refaire, toute notre éducation théâtrale, littéraire, philosophique, politique et sociale? Sommes-nous en 1984? Toute l’Histoire a-t-elle déjà été réécrite, ou pire, oubliée? Intensément déprimé devant l’impossibilité de mémoire de ce pays qui dit pourtant se souvenir. Bien hâte de voir le Je me souviens de Forcier, tiens. Je m’attends à me prendre toute une claque. Pouvons-nous espérer mieux, sans imaginaire, Ce qui sera, sera-t-il inéluctablement pire que tout ce que nous osons imaginer?

Devant la bêtise, le coup de tête de Mycroft devrait s’imposer. Parce qu’il nous faudra tout réapprendre, et ne jamais oublier qu’«il faut commettre des actes d’une si complète audace…»

Ça commence peut-être par recommencer l’École.

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Louise Labrecque

Commentaire mis en ligne le 27 mars 2009
Enfin: la plume de Vézina revient nous décaper l'esprit trop souvent rempli de bêtes préjugés et désolants prêt-à-penser ! Merci Michel, c'est grâce à des chroniqueurs tels que toi que le monde journalistique peut progresser ! Encore une fois Bravo ! Te lire est une bouffée d'air frais !

L.

Annabelle Moreau

Commentaire mis en ligne le 26 mars 2009
Salut M. Vézina,

Contente de pouvoir vous lire de nouveau sur mtl express !

Votre article est très intéressant, mais je ne crois pas que ce soit l'école qu'il faut mettre en cause (même si après je ne sais pas combien d'années de scolarité et 5 ans d'études universitaires en littérature, ce n'est pas en cours que j'ai pu lire Gauvreau), je considère que c'est la notion même de culture et par le fait même le journalisme culturel, qu'il faille revoir (comment? par où commencer?).

La culture est un divertissement et un produit (eh oui, encore!) qui ne mise plus sur la création, mais sur le rayonnement. À votre question: "Faudra t-il tout refaire, toute notre éducation théâtrale, littéraire, philosophique, politique et sociale? ", je répond oui et en présentant cette pièce au TNM, Lorraine Pintal ne fait-elle pas un petit pas dans la bonne direction ? Dire qu'il reste beaucoup à faire est un euphémisme, dire que l'on se souvient est une belle métaphore, pourtant, j'y crois encore, parfois.

J'ai hâte de lire votre prochaine chronique!

Marie-Hélène Vaugeois

Commentaire mis en ligne le 26 mars 2009
Il est intéressant de voir que Claude Gauvreau est joué dans deux théâtre au Québec présentement. Le Trident, à Québec, présente "L'asile de la pureté". Il est également intéressant de constater que la réaction du plublic est la même dans les deux cas, une bonne partie de la salle quitte avant la fin. Ceux qui restent, en sortent, en général, estomaqués ne sachant trop s'ils ont aimé ou pas.
Mais le plus intéressant est probablement ce commentaire qu'Hugues Frenette, l'acteur principal de L'asile de la pureté, a laissé sur son blogue: "Je tiens à mentionner, car cela est plutôt rare, que sur l'ensemble des publics que nous avons eu jusqu'à présent, le plus concerné et attentif fut sans nul doute celui rencontré hier après-midi et qui était constitué d'étudiants de deuxième cycle de 5-6 écoles secondaires de la région de Québec. Nous les avons embarqué dans cette quête d'absolu et ce fut un moment de vrai bonheur" ( http://pgra-hugues.blogspot.com )

Il y a encore de l'espoir!!!

Anonymus

Commentaire mis en ligne le 26 mars 2009
On n'est pas tous payés pour lire, écrire et aller voir des shows de tiâtre!

France Boisvert

Commentaire mis en ligne le 26 mars 2009
Vos commentaires: Cher Monsieur Vézina, vous êtes étonnés que des spectateurs sortent après le premier monologue de Mycroft! Et vous suggérez de recommencer l'école! Mais enfin savez-vous qu'il y a 30% de décrochage scolaire depuis 20 ans au Québec? En voilà fait des jeunes qui ne savent ni lire ni écrire! Cela ne les empêche pas, un jour, de se trouver un boulot et d'arriver à faire de l'argent de quelque manière pour se payer une soirée au théâtre, parce que, quand on s'embourgeoise, il faut faire un minimum, dont aller au TNM. À 50$ le siège, on achète une valeur sure. Et voilà que la valeur sure s'avêre drôlement surette! Voilà que le TNM devient menaçant parce qu'on est remis en question dans ses valeurs profondes: faire de l'argent et bien paraître. Ah mais les gens n'ont jamais payé pour ça, Monsieur Vézina! C'est pourquoi ils sortent en courant dans leurs vêtements d'apparat! Alors l'école, là-dedans? Mais on s'en fout complètement! J'y enseigne le français depuis 20 ans à l'école. Pensez-vous que je parl e de Gauvreau? Pensez-vous que j'enseigne les rudiments de l'exploréen à des jeunes qui s'échinent encore à maîtriser l'abc de l'orthographe? C'est impossible, Monsieur Vézina. On n'enseigne que ce que les jeunes pensent être de la «vraie littérature», les valeurs sûres. Et cela n'a rien à voir avec Claude Gauvreau! Conclusion: faisons la révolution!

renald laurin

Commentaire mis en ligne le 26 mars 2009
Monsieur Vezina,

Votre voix est la mienne, vous avez les mots que je ressens, et votre point de vue synthetique prime sur la courte vue, la bien pensance. Comme vous dites.

Merci!

Et a tout bientot.

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Commentaire mis en ligne le 26 mars 2009
À la guerre comme à la guerre : il faut repenser l'école. OUI OUI OUI.

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