Humeurs
Je n’ai pas encore réagi au décès de Lhasa de Sela. Je ne sais jamais bien exprimer mes émotions. Pudeur ou retenue? Un peu des deux… Pas pratique pour un écrivain vous me direz. Pour mettre en mots, à la différence d’autres formes plus viscérales, il me faut passer par le chemin de l’intellect, ou tout au moins de la pensée : je ne suis ni peintre, ni musicien, ni danseur, ni même artiste de cirque. J’aimerais pouvoir mettre en forme mes émotions sans que le filtre des mots ne vienne se mettre en travers de tout pour pervertir ma matière brute.
Ah, cette idée que j’ai d’essayer de mettre en forme le cri, le hurlement. Volume à 11 sur l’ampli, jusqu’à s’en faire suer des pieds…
Je n’ai pas encore réagi au décès de Lhasa – même si cette disparition me touche beaucoup – parce que j’aurais probablement eu tendance à «varger» sur la gang de Québec, celle qui reprochait aux médias montréalais d’avoir tenté de fabriquer une vedette… «Crisse»… Le symptôme mis à jour ici est très révélateur. Outre le fait que la gang de Radio-Ego délire totalement en prétendant que nous vivons dans une dictature d’opinion, ce qui relève de la plus crasse des mauvaise foi possible, cet événement met à jour la distance qui sépare de plus en plus le journalisme tel qu’il devrait être pratiqué du genre de néo-information-opinion-moi-moi-moi-je-sais-tout mal documentée à laquelle nous sommes trop souvent confrontés. Le journaliste (l’italique est de mise) Louis Lacroix ne connaissait pas Lhasa. C’est son droit. Sauf qu’avant de pourfendre les médias montréalais, il aurait peut-être pu, minimalement, faire une petite recherche (doivent bien avoir internet!) pour en savoir un peu plus sur la chanteuse de calibre international qu’était Lhasa. Qu’il aime ce qu’elle faisait ou non importe peu, mais il aurait au moins pu constater du statut de l’artiste.
Et comme j’ai déjà rétorqué à un ami qui se vantait de dire ce qu’il pensait : tu devrais peut-être commencer par penser à ce que tu dis.
Je connaissais Lhasa depuis son arrivée à Montréal, depuis ses premières apparitions dans certains bars de la ville, accompagnée par Yves Desrosiers. Elle n’était pas une amie, non, une vague connaissance, disons. Chaque fois qu’on se croisait, on se disait bonjour. Et elle m’impressionnait toujours autant : par sa grâce, son sourire chaud, son regard aussi intelligent qu’un regard puisse l’être. J’aimais sa voix, ses chansons et son intensité sur scène. J’aimais Lhasa, et elle va me manquer.
Sky
Dimanche soir, je suis allé voir le spectacle Maintenant, de Sky de Sela, la sœur de Lhasa. à la Sala Rossa. Même intensité, même énergie, même sensibilité. L’ancienne trapéziste ne nous cache rien, ni de la difficulté de l’entraînement, ni de la douleur, ni du désarroi de la fin de carrière, quand tout devient trop dur, trop haut, et que le corps est trop brisé.
La tradition veut que les artistes de cirque deviennent clown, quand le corps se met à céder. C’est de ce passage dont parle vraiment Sky, de cette transformation, peut-être plus nette au cirque que dans la vie, tout en étant néanmoins son pendant, sa réflexion cruelle. Sky émeut, elle fait rire, de tout et de rien, d’un simple regard ou d’une grimace. Simplicité magnifique, sans artifices ni cabrioles. Pendant cette heure, elle s’adresse à notre intelligence sensible, tout comme le faisait si bien sa sœur…
Plogue
Petite invitation : je serai l’invité de Catherine Pogonat à l’émission
Bande à Part sur la création, diffusée sur les ondes d’Espace musique le vendredi 12 février à minuit, puis sur le site
www.bandeapart.fm dès lundi. Ça se pourrait que ça groove un peu. Mettons que je suis bien fier de l’invitation. Faque…
Anne Campagna
Commentaire mis en ligne le 10 février 2010Justement, à force d'intellectualiser tout par la mise en forme littéraire, l'écrivain finit par se déconnecter justement de cette émotion qui était le moteur initial de son désir d'écrire (mon opinion). J'ai revu hier des vidéos de Nelly Arcand sur youtube, et j'ai remarqué justement cette distanciation d'elle par rapport à l'écrit, ce manque de lien entre l'émotion et la reconstruction par le texte de son vécu, par cause peut-être de l'effort intellectuel requis pour refléter son monde intérieur qui demande un dépassement tel qu'il oblitère l'aspect émotionnel tout autant qu'il s'en abreuve, paradoxe étonnant. Peut-être que si certains écrivains acceptaient de vivre leurs émotions à fond, telles qu'elles se présentent, au lieu de les mettre constamment en forme littéraire ou d'apposer des mots, des phrases sur elles, il se vivrait mieux dans notre monde et y trouveraient une place réconfortante.