(Photo: gracieuseté-J. Velasco)
Ça m’a fait un peu mal et beaucoup de bien
Une critique de notre collaborateur citoyen, Michel Poisson
En assistant le mardi 1er décembre à la première montréalaise du spectacle DÉVERSOIR créé par Angela Laurier et ses proches à la salle La Chapelle de la rue St-Dominique, je me suis rappelé que les contorsionnistes m’ont toujours fait mal.
Je souffre dans mon corps de voir ces acrobates s’imposer des positions tordues qui dépassent les exigences extrêmes du sport ou de la danse. Comment parvenir, comme le fait Angela, à marcher sur des orteils nus perpendiculaires au corps ? Comment respirer normalement lorsque le corps est plié comme un livre fermé ? Comment imposer à la colonne vertébrale de sembler inexistante ?
Les contorsions d’Angela Laurier, ses confidences et les témoignages de son frère Dominique, son père, sa mère, convergent à déverser les émotions extrêmes d’une famille
en apparence dysfonctionnelle, mais soudée dans la création comme dans la douleur.
Dès son entrée en scène, Angela, dans une superbe robe camisole, exprime son besoin de libération, accompagnée, en audio, par une voix masculine puissante, monocorde et agressante.
Plus tard, sur vidéo, nous découvrons que cette voix appartient à son frère Dominique : sa schizophrénie l’oblige à prendre plusieurs pilules quotidiennes, le prive de la présence et l’affection de son fils, impose à sa vie des frustrations multiples.
Alternativement, le père d’Angela, de Dominique et de sept autres enfants révèle ses nombreux épisodes dépressifs et ses difficultés à gérer la maladie de Dominique.
Dans une scène très belle et émouvante, un vidéo du visage de la mère est projeté sur le corps immobile d’Angela : ses propos indiquent que les femmes de cette famille sont solides et capables d’affronter les obstacles de leurs vies.
Les présences du clan Laurier dans la salle de la première et celles de nombreux proches dans la production justifient l’effet cathartique des mouvements, sons et témoignages de cette création.
La musique et les jeux de caméra de Manuel Pasdelou, compagnon d’Angela, appuient chaleureusement la représentation : une scène où la caméra multiplie en direct sur l’écran les mouvements d’Angela est particulièrement superbe.
Accompagnant certaines contorsions d’Angela, la brève apparition d’un neveu (personnifiant Dominique jeune ? ) et les deux présences muettes de Dominique lui-même pourraient sembler inutiles; mais, lorsqu’à la fin, Dominique vient saluer avec fierté et détermination, la démarche créatrice et thérapeutique est démontrée et la salle est conquise.
Au total, ce dévoilement franc et audacieux de secrets de famille, loin d’être impudique, s’avère au contraire un acte de courage, de solidarité, de liberté, qui force l’admiration.
Michel Poisson, collaborateur citoyen.