Voyage

Comment une famille locale a créé la capitale des canneberges en Ontario dans une petite ville et lancé un festival primé

Une origine ancestrale dans les marais

Ce sont les peuples autochtones de la région qui ont débuté cette histoire avec les airelles. Ils récoltaient les airelles sauvages pour subsister durant de longs et rigoureux hivers. Riche en vitamine C, ce fruit jouait un rôle crucial pour éviter le scorbut. Malgré des générations de cueillette sauvage, la culture commerciale des airelles n’a véritablement pris son essor en Ontario qu’au milieu du XXe siècle. La première tentative a été faite à MacTier en 1947 par George Mollard. Bien que cette entreprise ait finalement échoué, Orville Johnston, un travailleur impliqué dans le projet, croyait fermement dans le potentiel de la culture.

En 1950, Johnston acheta 270 acres de terrain près de Bala afin de créer sa propre exploitation. « Les premiers pas furent très difficiles. Il a fallu défricher la terre, construire des digues, creuser des fossés, et planter les cultures — tout cela en grande partie à la main », raconte Murray Johnston. Aujourd’hui, c’est lui et son épouse, Wendy Hogarth, qui gèrent l’exploitation. « Mon père était un chanteur doué et un pianiste, alors pour gagner sa vie, il jouait parfois dans des salles comme le Dunn’s Pavilion. »

Grâce à une persévérance acharnée, Orville finit par connaître le succès. La ferme cultive aujourd’hui 11 hectares d’airelles et produit environ 137 000 kilogrammes chaque année.

Plusieurs des varietés qu’il a plantées portent encore leurs fruits et sont considérées comme des variétés patrimoniales. En 2001, la ferme s’est diversifiée dans la vinification, proposant un mélange de cranberries et de myrtilles primé, ainsi qu’un rosé de Georgian Bay, qui sont devenus des incontournables saisonniers.

Le cœur du festival

Grâce à Orville, Bala s’est fait connaître, notamment grâce à la création de l’événement emblématique de l’automne : le Bala Cranberry Festival, qui se tient cette année du 16 au 18 octobre. Organisé au moment où la récolte atteint son apogée, cet événement familial s’est ménagé une place parmi les 100 meilleures manifestations selon Festival & Events Ontario. En un seul week-end, jusqu’à 10 000 visiteurs envahissent ce village de seulement 700 habitants.

Les stands d’artisans s’étendent le long de Maple Avenue et dans les salles communales, mettant en avant certains des meilleurs talents en arts et métiers de l’Ontario. La fête coïncidant avec l’Action de Grâce canadienne, elle constitue aussi une préparation à la saison des fêtes avec le Cranberry Christmas Bazaar, organisé à l’église unie de Bala.

L’odeur des plats saisonniers emplit l’atmosphère. Si naturellement, les airelles ont un goût acidulé — les peuples autochtones les appelaient «‑les baies amères‑» — les vendeurs locaux trouvent des usages culinaires inventifs pour elles. Une tradition ancienne consiste à déguster des crêpes aux airelles fraîches à l’église anglicane Trinity All Saints, un délice qui date du lancement du festival.

Au-delà de la gastronomie, la rue s’anime avec des artistes de rue, des artisans du bois qui montrent leur savoir-faire, et des centaines d’oiseaux en plastique qui dévalent la rivière lors de la course annuelle des canards. La musique en live emplit les différents lieux du village tout au long du week-end.

Les visiteurs profitent aussi pour explorer le patrimoine historique de Bala, fondé en 1868 par l’immigrant écossais Thomas Burgess. La ville conserve un charme intemporel. Parmi ses sites emblématiques, on trouve The Kee to Bala (anciennement Dunn’s Pavilion), où Orville Johnston a autrefois partagé la scène avec des légendes du jazz comme Louis Armstrong. Non loin de là, le Bala Bay Inn, vieux de 116 ans, recèle de riches histoires et de légendes de fantômes. Avant de repartir, une promenade jusqu’aux chutes de Bala, au parc Margaret Burgess, offre une vue impressionnante sur l’eau qui jaillit du lac Muskoka vers la baie Georgian.

Science, panoramas au coucher du soleil et sensations fortes

La ferme demeure le centre névralgique de la récolte automnale dans la région. Au début, les récolteurs ramassaient les airelles à la main, puis les cultivateurs ont adopté des outils manuels, comme des «‑dry scoops‑» munis de dents en forme de peigne. Un tournant majeur est survenu lorsqu’ils ont commencé à inonder les champs pour protéger les vignes du gel.

« Par hasard, on a découvert que les airelles mûres flottaient dans l’eau, c’est ainsi qu’on a commencé à inonder les champs à l’automne pour faciliter la récolte », explique Wendy Hogarth. Alors que 96 % des exploitations commerciales utilisent des machines mécaniques qui écrasent les fruits pour leur traitement, la ferme Muskoka Lakes opte pour des râteaux humides doux, conservant ainsi les baies pour le marché du fruit frais.

Les visiteurs peuvent arpenter ces marais inondés à pied ou en charrette, déguster des vins de fruits, ou participer à la tournée guidée «‑Bog-to-Bottle‑», une expérience 100 % canadienne. Des balades en hélicoptère offrent une vue aérienne spectaculaire sur la canopée automnale. La grande attraction reste le Cranberry Plunge, qui se déroule du 26 septembre au 26 octobre, durant laquelle les participants en combinaison specialisée s’immergent dans les marais saturés de baies pour des photos inoubliables.

Une route régionale à l’automne

La saison des airelles ne se limite pas à Bala, elle couvre tout le territoire environnant lors d’un mois de festivités. La route des Airelles de Muskoka relie 30 étapes mettant à l’honneur les artisans locaux qui intègrent la récolte dans leurs produits. On peut y goûter des bonbons à la cranberry chez Cacao Boys à Bala, savourer une sorbet Cran-Raz chez Belly Ice Cream à Huntsville, ou encore emporter un pack de la bière Double Chocolate Cranberry Stout de Muskoka Brewery à Bracebridge.

À quelques kilomètres, le Sherwood Inn propose des plats de saison tels que la Crème Brûlée à la Cranberry et la Cranberry Turkey Club, un sandwich aux saveurs d’orange et d’airelles, servi sur du focaccia frais. Le resort organise aussi un weekend culinaire dédié à la cranberry, avec des dîners d’accords et des ateliers de mixologie. Et près de là, le JW Marriott The Rosseau Muskoka Resort & Spa propose des délices de saison, comme le Bread Pudding aux airelles et au sirop d’érable, des Martinis de récolte aux airelles, ou encore des gommages corporels à base de cranberry, offerts lors de soins en spa.

Une escapade automnale dans cette région offre une véritable immersion dans l’âme de Muskoka — un paysage unique où traditions locales et récoltes saisonnières s’entrelacent chaque automne pour le plus grand plaisir des visiteurs.

Laurence Gauthier

Laurence Gauthier

Je m'appelle Laurence Gauthier, rédactrice au sein de Montréal Express. Curieuse du monde qui m'entoure, j’écris sur les enjeux sociaux, l’environnement et la vie citoyenne au Canada. Mon objectif : offrir une information accessible, engagée et ancrée dans le réel.