Une nouvelle identité pour Barcelone : un tournant face au sur-tourisme
Le changement de slogan officiel de la ville de « VisitBarcelona » à « This is Barcelona » (Ceci est Barcelone) peut sembler subtil de prime abord. Pourtant, cette modification traduit une volonté claire de la capitale catalane de marquer une rupture avec l’écueil du tourisme de masse et de promouvoir ses richesses culturelles selon ses propres termes. Nombreux sont les habitants qui évitent désormais de se rendre dans le centre historique en raison de la fréquentation touristique excessive. La ville veut ainsi s’affirmer autrement, en valorisant ses quartiers et ses trésors moins connus, tout en freinant la sur-commercialisation de certains quartiers populaires.
Les autorités locales ont par ailleurs renforcé leurs actions contre la location de logements à court terme, afin de faire face à la crise du logement. Cependant, Barcelone ne s’arrête pas là. Ceux qui s’aventurent dans des quartiers comme Gràcia, Eixample ou Poblenou pour découvrir la gastronomie authentique catalane ou des œuvres souvent négligées, constateront rapidement que la ville a encore bien des atouts à offrir.
Cette année, la ville célèbre le centenaire de la mort de l’architecte Antoni Gaudí, ainsi que l’achèvement des célèbres tours de la Sagrada Família — cette basilique emblématique conçue par Gaudí en 1882 et qui constitue son œuvre inachevée, symbole de son génie créatif. À cette occasion, un certain nombre d’événements spéciaux sont prévus, notamment une visite du pape Léon XIV ainsi que diverses expositions et manifestations pour marquer cet anniversaire mémorable.
Un itinéraire pour découvrir la ville autrement
Voici un itinéraire pour explorer Barcelone à travers ses quartiers, ses saveurs et son artisanat, en évitant la foule et en appréciant la ville à son rythme.
Vendredi
14h00 | Dégustez une cuisine pleine de caractère
Jordi Vilà, chef reconnu de Barcelone, tient le restaurant Alkimia, un établissement expérimental de haute gastronomie situé dans le quartier Sant Antoni, dans l’Eixample. Son menu dégustation, débutant à 110 euros (soit environ 176 euros), propose quatre plats sans boissons. Mais derrière la même porte discrète, à l’étage, se trouve Al Kostat, son poème culinaire dédié aux classiques catalans. Ce second restaurant, où l’on sert notamment des omelettes et des croquettes, offre une introduction plus accessible à la gastronomie locale que son établissement étoilé. À l’intérieur, une projection du « Manual de Defensa de la Cocina Catalana » montre des chefs utilisant des arts martiaux pour lutter contre le ramen et le cheesecake. La “niguiri catalane”, avec du calmar et du ventre de porc servie sur du pain trempé de tomate, évoque cet esprit ludique, tout comme le crème catalana, qui s’impose comme un délice. Le déjeuner pour deux personnes avec vin coûte environ 200 euros.
16h00 | Découvrez où Gaudí a commencé
En juin, le pape Léon XIV viendra bénir les nouvelles flèches de la Sagrada Família, achèvement symbolique de la vision de Gaudí. Mais pour mieux comprendre son œuvre, une visite guidée de sa première création, la Casa Vicens Gaudí, est idéale. Conçue dans les années 1880 pour Manuel Vicens i Montaner, riche courtier en bourse, cette maison de campagne surplombe la rivière et les montagnes dans le quartier de Gràcia, qui aujourd’hui est l’un des quartiers les plus dynamiques de Barcelone. Au fil des ans, le site a été transformé : les cours d’eau ont été pavés, un immeuble d’habitation a été construit dans le jardin, mais la maison en briques rouges, avec ses cimes et ses minarets, reste debout, ornée de carreaux à damiers verts et jaunes qui reflètent le champ de soucis environnant. Après un siècle d’extensions, elle a été ouverte au public en 2017 en tant que musée. Pour 24 euros, un guide vous accompagnera à travers l’entrée au style Art Nouveau, la salle de fumoir décorée par Gaudí en faux-marbé, et bien d’autres surprises (environ une heure de visite).
20h00 | Dégustez le fameux mac and cheese
Après avoir admiré les formes organiques de Gaudí, dirigez-vous vers le sud pour découvrir Monocrom, un bistrot qui mêle vin nature et cuisine inventive. La carte offre un savant mélange de recettes traditionnelles et de touches modernes. Les croquettes, fourrées à la viande mijotée, rappellent un dimanche catalan classique. La patate douce cuite lentement est simple, mais délicieuse. La spécialité maison, les macarrons gratinats — l’équivalent local du mac and cheese tendance à Barcelone —, est à ne pas manquer. Accompagnez ce plat d’un vin naturel, comme le Nas del Gegant 2023, un rouge fruité et souple à 30 euros la bouteille. Pour deux personnes, le dîner avec vin coûte environ 100 euros.
22h00 | Une boisson pour voyager dans les années 80
Les quartiers tendance de Gràcia et Eixample regorgent de bars où finir la nuit. Le Bodega Universal, à l’ambiance conviviale et authentique, ressemble à un voisinage animé, mêlant locaux et expatriés, couples pour un premier rendez-vous ou amis de longue date. Son joli fronton lumineux, en forme d’accordéon aux lettres bleues d’un côté et rouges de l’autre, est une signature reconnaissable. Les cocktails portent des noms de sitcoms des années 1980 : le Whisky Knight Rider, le Rhum Alf, ou encore le Pisco Golden Girls (environ 12 euros). La conversation s’anime sous d’élégants plafonds Art Déco, entourés de photos rétro encadrées.
Samedi
9h00 | Un petit déjeuner copieux ou léger
Avant que la mode du brunch à l’avocado-toast ne s’impose à Barcelone, la tendance pour un petit déjeuner plus consistant était l’esmorzar de forquilla, une expression catalane pour désigner un petit déjeuner que l’on mange à la fourchette. Ce repas traditionnel revient en force avec des établissements comme EsmorzApp, qui recense les restaurants proposant cette formule en Catalogne. Les locaux privilégient la classique Gelida, dans l’Eixample, pour ses escargots et son cap i pota — un ragoût de tête et de patte de veau. Pour ceux qui préfèrent un petit déjeuner plus simple, des croissants ou des viennoiseries fourrées de fruits secs, disponibles à quelques euros dans les boulangeries Baluard, notamment celle située sur Carrer València, dans le même quartier.
11h00 | Faites le plein de mode
Les élégants flânent le long des larges avenues de l’Eixample, à l’ombre des arbres et sous les terrasses ondulantes des bâtiments de Gaudí. Faites un arrêt chez Beatriz Furest, qui attire la jeunesse branchée avec ses vêtements à la mode, comme ses chemises à carreaux à épaules volumineuses (249 euros) ou ses sacs en suède Melive (260 euros). Non loin, Bassal propose une garde-robe masculine et féminine aux tons sobres, tandis que la boutique voisine, Tiny Big Sister, s’adresse aux femmes et aux enfants avec ses imprimés sauvages de cygnes. Pour des pièces d’exception, ne manquez pas Lydia Delgado, où des blouses en soie plissée, à environ 800 euros, ou des boucles d’oreilles Swarovski faites main, à environ 250 euros, brillent dans un espace ultrastylé. La boutique propose parfois des soldes.
13h30 | Perdez-vous dans un univers fantaisiste
Pour un déjeuner décontracté, rendez-vous à La Panxa del Bisbe, un établissement emblématique de Gràcia. Son ambiance détendue avec cour intérieure, sa carte de vins variée, ses ceviches et son poulpe grillé, ainsi qu’une salade de tomates accompagnée d’une glace de figue, offrent un moment gourmand à partager. Le déjeuner pour deux avec vin coûte environ 60 euros. Après le repas, profitez d’une promenade tranquille vers le parc Güell, un vaste espace de plus de 16 hectares conçu par Gaudí, ouvert en 1926. Pour 40 euros, incluant un guide audio réservé à l’avance, explorez les grottes, longer les allées bordées de palmiers et admirez les mosaïques éclatantes sous le soleil.
16h00 | Plongez dans l’univers du design
La ville souhaite aussi encourager les visiteurs à découvrir ses nouveaux lieux d’intérêt, comme le secteur redessiné autour de la place de les Glòries. Auparavant un espace industriel bordant l’autoroute, ce site a été complètement transformé plus d’une décennie après la démolition des rampes. Désormais, on y trouve allées piétonnes, espaces pour enfants, et le Museu del Disseny (Musée du Design), où l’on peut voir des expositions du graphisme espagnol des années 1980 à 2003, ainsi que des objets de design qui ont embellie la ville depuis des décennies. L’entrée coûte 6 euros.
17h30 | Flânez dans un quartier artistique
Non loin, le Museu Can Framis, propriété de la Fondation Vila Casas, consacré à la peinture et à l’art contemporain catalan, occupe une ancienne usine du XVIIIe siècle. Le musée, qui a été fondé par Antoni Vila Casas, récemment décédé, mêle œuvres modernes et témoignages de la tradition industrielle locale, avec ses machines et ses outils d’époque. L’entrée s’élève à 10 euros. Le musée ferme à 18h, mais si vous avez encore du temps, promenez-vous dans le quartier voisin de Poblenou. Ancienne zone industrielle devenue le centre névralgique de la vie créative barcelonaise, il regorge de galeries et de cafés où les habitants sirotent du vin naturel à la Moon Vins ou prennent des cours de peinture à Eros Art Space (tarif : 24 euros, vérifiez si le professeur parle anglais lors de la réservation).
Soirée détente à la plage
Après avoir contemplé la mer depuis le parc Güell, prenez un peu de recul en marchant vers l’est depuis Poblenou, jusqu’à la plage de Bogatell, la plus proche et agréable. Le moment est idéal pour savourer un cocktail rafraîchissant (environ 15 euros) ou un vermouth espagnol (5,50 euros) dans un bar de plage typique, tel que le Vai Moana, spécialisé dans le cadre polynésien. Certaines voix avertissent cependant que la montée des eaux et le changement climatique menacent la disparition progressive des plages de Barcelone. Il faut donc profiter de ces lieux avant qu’il ne soit trop tard.
Une soirée au Bar Marsella, un lieu emblématique
De retour dans le quartier Eixample, un ancien panneau lumineux de style gare annonce une nouvelle sélection de vins chez Glug, un restaurant tenu par un couple italo-espagnol, connu pour sa carte des vins élaborée à partir de producteurs locaux. Le long comptoir en grille rouge donne une touche contemporaine et ludique à l’établissement. Parmi les incontournables, la soupe à l’oignon garnie de raviolis au Comté ou les croquettes de macaroni, crémeuses et généreuses, garnies de Parmesan en abondance. La carte valorise aussi les légumes, souvent mis en avant en tant que star de la cuisine. Au printemps, ne manquez pas la lagrima del maresme, un plat de petits pois en forme de larme, légèrement fumés, servis avec un curry vert à base de cosses de pois, d’herbes, de lait d’amande maison et de mini amandes. Le dîner pour deux avec vin coûte environ 125 euros.
Une dernière étape vers la nuit : l’absinthe et le flamenco
Si le quartier Raval peut sembler risqué la nuit, il demeure un haut lieu de la scène bohème depuis l’époque où Picasso y installa ses premières galeries. Au Bar Marsella, décoré de lustres et de miroirs patinés, il fait bon siroter une absinthe, cette boisson mythique, en y plongeant des morceaux de sucre (environ 5 euros la verre). Le lieu a été récemment mis en lumière par la chanteuse Rosalía, qui y a tourné le clip de “Vampiros” avec Rauw Alejandro. Peu éloigné, le Taller de Músics, école de musique où Rosalía a fait ses débuts en flamenco, propose également des spectacles en direct. Pour une ambiance plus authentique, le Tablao Flamenco Cordobes, situé à proximité, offre ses dernières représentations à 22h30, au prix de 48 euros, pour vibrer au rythme du flamenco traditionnel.
Dimanche, au sommet de la ville
10h00 | Admirez un chef-d’œuvre architectural
Pour un café et des croissants frais, rendez-vous au Bar la Camila, une adresse populaire dans le quartier de Gràcia appréciée tant par les cyclistes que par les amateurs de lecture. Ensuite, direction la Sagrada Família. Malgré la volonté des responsables du tourisme de mettre en valeur des lieux moins fréquentés ou en devenir, la basilique reste un symbole d’éternelle renaissance. La tour centrale, achevée récemment, représente Jésus et s’élève à 173 mètres, faisant de cet édifice la plus haute église du monde. Actuellement, l’attention des architectes se porte sur la façade de la ‘Gloire’, qui sera l’entrée principale, encore en construction. L’entrée coûte 26 euros sans guide, et il est conseillé de réserver à l’avance.
Ce reportage a été initialement publié dans le New York Times.




