Une rencontre fortuite en vacances dans le sud de la France
Mon meilleur ami et moi venions de finir un petit-déjeuner gourmet composé de céréales diverses, de lait chaud en brique qui se conserve longtemps et de café instantané. Nous séjourions dans un ancien monastère transformé en auberge de jeunesse à Nice, sur la Côte d’Azur. À notre grande surprise, deux jeunes femmes venues du Canada ont posé leurs bagages et se sont jointes à nous à notre table. Nous sortions d’une soirée animée à l’auberge, alors qu’elles étaient encore fatiguées après un train de nuit en provenance de Barcelone.
L’année était 2005, et le voyage n’était pas aussi numérique qu’aujourd’hui. Nos sacs à dos étaient encombrés de guides touristiques lourds et d’horaires de train papier. Nous utilisions l’internet dans des cafés, en payant à la minute, ou sur des ordinateurs douteux dans l’auberge. Les appareils photo numériques commençaient tout juste à avoir du succès, alors nos souvenirs restaient stockés sur de petits rouleaux de pellicule, à faire développer une fois rentrés chez nous.
À l’époque, nous ne réalisions pas encore que nous avions le privilège de voyager déconnectés du monde entier. Par défaut, cette absence de connexion nous forçait à vivre pleinement l’instant présent, à engager la conversation avec des inconnus.
Une histoire d’amour née d’une conversation entre étrangers
Ce que je ne savais pas alors, c’est qu’une des jeunes Canadiennes avec qui je discutais ce matin-là deviendrait plus tard mon épouse. Ashley et moi sommes ensemble depuis 16 ans, et notre passion commune pour découvrir le monde n’a pas faibli, même si la façon de voyager a énormément évolué avec le temps.
Au fil des années, ce don de déconnexion a laissé place à la Wi-Fi en vol et à l’attraction qu’exercent Instagram ou d’autres réseaux sociaux. Lorsque j’ai commencé à travailler dans le domaine des médias de voyage, mes déplacements étaient moins spontanés et plus orientés vers l’efficacité ou la création de contenu qu’en véritable source de plaisir. Voyager est devenu une expérience où l’on filme tout, comme si je participais à un concert en enregistrant chaque instant sur mon téléphone, au lieu de me laisser emporter par la musique et de perdre la notion du temps dans l’instant présent.
Aller à la rencontre du monde avec un enfant dans les bras
En 2024, Ashley et moi sommes devenus parents, et peu de temps après, nous avons commencé à planifier notre premier voyage à l’étranger en famille. Nous avons choisi un mélange d’ancien et de nouveau : quelques jours sur la Côte d’Azur, pour rendre hommage à l’endroit où nous nous sommes rencontrés, puis direction la Géorgie, un pays qui nous fascine depuis longtemps. Notre fils Rudy, alors âgé de seulement neuf mois, allait faire ses premiers pas dans le vaste monde.
Dès notre arrivée à l’aéroport, ce voyage s’est senti différent. Pour la première fois depuis longtemps, mon téléphone est resté soigneusement rangé, tandis que je me concentrais sur la sécurité et le divertissement de notre petit empereur.
Nous sommes arrivés à Cagnes-sur-Mer, où nous avons déambulé dans des ruelles piétonnes construites il y a plusieurs siècles, bien avant l’avènement des SUV larges et des voitures modernes. Nous nous sommes ensuite installés dans notre chambre offrant une vue imprenable sur la Côte d’Azur. En admirant le paysage, je me suis rappelé mon tout premier grand voyage à l’étranger, bien que cette fois, nous bénéficions d’un niveau de confort bien supérieur.
Les souvenirs d’un retour aux sources
Entre deux siestes, j’ai été frappé par la façon dont notre fils absorbait tout ce qui l’entourait, tout comme nous l’avions fait il y a des années dans ce même lieu. L’odeur alléchante d’une boulangerie, les sourires chaleureux des employés, la sensation de l’eau turquoise caressant les jambes de Rudy et le bruit apaisant des vagues sur une plage rocheuse, tout cela nous ramenait à nos premières aventures. La simplicité d’un pique-nique dans un parc : quelques verres de vin, des morceaux de fromage pour maman et papa, du pain plat et du houmous pour notre fils. Nous vivions à la cadence de la curiosité, un rythme nettement plus lent que celui du monde hyperconnecté que j’avais l’habitude de fréquenter dans mes voyages.
En déplacement ou dans les restaurants, nous étions étonnés de voir combien la présence de notre fils suscitait la curiosité des inconnus. Des personnes âgées partageaient leurs expériences de voyage avec des enfants ou s’extasiaient sur leurs petits-enfants. Le personnel de l’hôtel proposait de garder notre petit Rudy, pour que nous puissions savourer un cappuccino tout en discutant d’autre chose que des couches ou des biberons.
Les gens lui parlaient dans des langues qu’il n’avait jamais entendues, et il semblait lui aussi captivé par ces échanges autant qu’eux l’étaient par lui. À part quelques photos, notre attention était principalement concentrée sur l’instant présent. Nous avions volontairement laissé de côté nos appareils, tout comme nous le faisions dans nos jeunes années de voyage.
L’auberge où Ashley et moi nous étions rencontrés est aujourd’hui un immeuble en copropriété. Notre fils faisait sa sieste pendant que nous reprenions le chemin de nos premiers pas ensemble. Il était émouvant de retrouver ces lieux, en avançant cette fois avec une poussette à la place du sac à dos.
Voyager avec notre fils nous a fait redécouvrir la joie d’être pleinement immergé dans l’instant, en découvrant le monde avec des yeux neufs. La première fois que je suis venu à Nice, je n’avais aucune idée de ce qui m’attendait. Et lui non plus.
Alors qu’il levait les yeux vers le ciel méditerranéen, complètement détaché de tout écran ou programme, j’ai compris qu’il vivait déjà cette vérité que nous avions oublié : la beauté du voyage réside dans l’expérience du moment présent. J’espère simplement que, lorsqu’il sera grand, il choisira d’agiter un briquet plutôt que d’enregistrer le spectacle.




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