Voyage

En Islande, j’ai évité le circuit touristique du Cercle d’Or pour explorer les paysages légendaires de la nature sauvage

Une vue saisissante entre légendes glaciaires et volcans infâmes

Alors que le vent fouette mes vêtements, réduisant à néant toute trace de chaleur solaire, je prends le temps d’observer le paysage qui s’étend devant moi. À ma gauche, se dressent les montagnes escarpées et enneigées d’Eyjafjöll, tandis qu’à ma droite repose une caldeira béante, menaçante. Perché, dans une posture quelque peu précaire, sur une formation rocheuse tranchante évoquant une gigantesque nageoire de requin, je me tiens sur le point culminant du volcan islandais le plus célèbre.

Eyjafjallajökull (dont l’orthographe est aussi complexe que sa prononciation) est un volcan recouvert d’un glacier, situé dans la partie sud de l’Islande. En 2010, il a fait la une des journaux du monde entier en raison de ses éruptions, qui ont projeté tant de cendres dans l’atmosphère que plus de 95 000 vols ont été annulés. Selon la légende, ce sommet abriterait également un troll espiègle nommé Gilitrutt.

Une histoire mythique de troll et de ruse

La légende raconte qu’un jour, Gilitrutt fit un marché avec l’épouse naïve d’un fermier local, lui promettant de l’aider dans ses tâches de tissage gratuitement, à condition que la femme puisse deviner son nom en trois essais. La femme, convaincue de cette promesse, accepta, réalisant trop tard qu’il s’agissait d’un troll prêt à la kidnapper en cas d’échec. Heureusement, son mari, en faisant une randonnée dans les montagnes d’Eyjafjöll, entendit Gilitrutt chantonner fièrement son nom. Lorsqu’elle revint, la femme devina avec succès le nom du troll. Très surpris, Gilitrutt recula vers Eyjafjallajökull et fut à jamais aperçue ou entendue.

Il semblerait que chaque site emblématique d’Islande recèle sa propre légende. Ce pays où se mêlent mythes anciens et émerveillement moderne offre une atmosphère où chaque pierre et chaque vallée racontent une histoire mystérieuse. La tradition orale et le conte fantastique coulent à flots, influençant l’expérience touristique en lui insufflant un souffle d’ancienneté et de magie.

Dans la petite région agricole de Fljotshlid, par exemple, je visite le vieux puits Tungu, réputé pour favoriser la longévité. À l’époque, chaque membre de la famille vivant dans cette propriété reculée, composée de champs ondulants, aurait vécu jusqu’à plus de cent ans, bénis par cette eau mystérieuse. De nos jours, les habitants locaux viennent s’y désaltérer, espérant eux aussi recueillir ses vertus. Quant à moi, je dois avouer que cette légende semble plutôt farfelue. Le puits ressemble à tout autre, entouré de rochers usés par le vent, encerclant une sombre cavité noire. Cependant, j’ai vite compris qu’en Islande, il faut savoir accepter la magie. Aussi, lorsque je vois une tasse en étain reliée à une longue chaîne, que l’on remonte du puits, je décide de goûter l’eau. Est-ce qu’elle désaltère ? Absolument. Bonus, pourra-t-elle me faire vivre plus longtemps ? Seul le temps le dira.

Le Merveilleux Val de Thor et ses légendes

Plus tard, dans la région de Thórsmörk, aussi nommée la Vallée de Thor, j’emprunte un sentier escarpé et boueux qui monte jusqu’au sommet du mont Valahnúkur. La vue à 360 degrés qui s’offre à moi est à couper le souffle : des rochers géométriques recouverts de mousse, où l’on prétend que résident les elfes mystérieux d’Islande ; des fleuves entrelacés alimentés par des glaciers qui serpentent au sol ; et des montagnes enneigées qui prolongent l’horizon jusqu’au loin. La légende veut que Thor lui-même ait créé cette vallée d’un autre monde avec son marteau, et qu’un arc-en-ciel apparaissant dans le ciel soit le signe qu’il vient rendre visite à la Terre depuis le royaume des dieux.

Une culture imprégnée de contes et de littérature

Les histoires imprègnent chaque coin d’Islande, un fait confirmé par les chiffres : un islandais sur dix publiera un livre au cours de sa vie. Cette cohorte de conteurs et d’écrivains fait que le pays, avec ses quelque 400 000 habitants, détient le record Guinness du plus haut nombre d’écrivains par habitant au monde.

Une immersion littéraire à Reykjavik et au-delà

Dans la capitale, Reykjavik, des bancs publics sont munis de QR codes permettant d’écouter des lectures extraites de littérature locale. Beaucoup d’entreprises adoptent également cette démarche. À l’Hôtel Rangá, mon hébergement dans la paisible petite ville de Hella, les visiteurs peuvent demander qu’on leur livre un ouvrage signé par un auteur islandais, à recevoir lors du coucher du soleil, ou téléphoner à une ligne spéciale pour écouter, en anglais, des traductions apaisantes d’œuvres du poète Thorarinn Eldjarn.

« Nous sommes restés très isolés en Islande pendant longtemps », indique Fridrik Pálsson, le propriétaire de cet hôtel de luxe, évoquant le patrimoine littéraire du pays. Il pense que cette vie en vase clos a permis aux Islandais de garder un lien fort avec leurs histoires, transmises de génération en génération.

Les sagas médiévales sont parmi les plus connues, notamment la Saga de Njál du XIIIe siècle : un récit de 159 chapitres décrivant une vendetta sanglante s’étendant sur plusieurs décennies, dans les champs couverts de mousse et les rivières glacées visibles depuis la chambre de l’hôtel Rangá. Aujourd’hui, les voyageurs peuvent visiter certains lieux emblématiques de cette saga, comme la terre où résidaient Njál Thorgeirsson et sa famille avant que leur maison ne soit incendiée dans un acte de vengeance, ou la grande pierre où le guerrier Gunnar Hámundarson combattit une bataille légendaire.

Ou encore, comme moi, ils peuvent se rendre à Landeyjahöfn, une plage de sable noir extraordinaire, où se déroule un épisode crucial de la saga. Gunnar, déclaré hors-la-loi pour sa violence et contraint à l’exil, avait prévu de quitter le pays depuis cette plage. Mais avant de monter dans son bateau, son cheval trébucha sur le sable, ce qui le poussa à faire volte-face pour contempler une dernière fois sa terre natale.

« Il regarda vers les montagnes et n’avait jamais vu l’Islande aussi belle que dans ce moment », raconte Jón Gisli Hardarson, guide chez Midgard Adventure. « On dit dans la légende qu’il aperçut des couleurs roses, mais personne ne sait ce qu’elles représentaient. » Certains pensent qu’il s’agissait de fleurs, d’autres évoquent le coucher de soleil, ou plus métaphoriquement, l’amour qu’il portait à sa femme. Quoi qu’il en soit, la beauté était si saisissante que Gunnar sentit en lui un élan de rester en Islande, même si cela signifiait sacrifier sa vie.

Je me rends à Landeyjahöfn par un matin venteux, plungeant mes doigts dans les eaux froides de l’Atlantique Nord, observant de grandes vagues se briser en écume. Au loin, se dressent les îles Westman, et le vent souffle si fort qu’il soulève le sable noir argenté en délicates ondulations à la surface, comme si la terre elle-même tremblait d’énergie.

Réflexion sur le pouvoir des légendes

En repensant à cette journée, je crois comprendre ce que Gunnar a pu ressentir lors de son exil. Je n’ai pas vu de teintes roses dans les montagnes, et je ne risquais pas la mort imminente, mais j’avais néanmoins une décision importante à prendre. Pouvais-je laisser mon esprit rationnel dominer, en rejetant ces histoires islandaises comme de simples contes fictifs ? Ou bien, pour une fois, pouvais-je choisir de croire à leur magie ?

Sara Harowitz a voyagé en compagnie de l’Hôtel Rangá, qui n’a pas révisé ni approuvé cet article.

Laurence Gauthier

Laurence Gauthier

Je m'appelle Laurence Gauthier, rédactrice au sein de Montréal Express. Curieuse du monde qui m'entoure, j’écris sur les enjeux sociaux, l’environnement et la vie citoyenne au Canada. Mon objectif : offrir une information accessible, engagée et ancrée dans le réel.