Au cœur de Shibuya, l’un des quartiers les plus animés de Tokyo, il est impossible de se sentir seul. Tandis que le jour cède la place aux néons illuminant la ville, la foule traverse les crossings et envahit les ruelles latérales. Pour moi, Shibuya incarne l’excitation urbaine dans sa forme la plus intense, une sensation que seule une métropole peut offrir. Cependant, pour ma femme, cet endroit représente une multitude de petites interactions qui attendent simplement d’être vécues, de petites rencontres en permanence prêtes à se dérouler.
Nous voyageons ensemble depuis assez longtemps pour connaître nos différences. Je suis naturellement extraverti. Je préfère arpenter les rues, engager la conversation avec des inconnus, et profiter au maximum des recommandations locales et des guides touristiques. C’est une façon de vivre que je trouve stimulante et enrichissante.
Ma femme, quant à elle, est plutôt introvertie. Un jour, dans un grand magasin discount à plusieurs niveaux, je l’ai observée faire le tour des mêmes rayons, évitant de demander de l’aide à un employé ou à un passant, préférant chercher par elle-même. Après une heure à changer d’étage en étage, j’ai vu qu’elle semblait épuisée. Elle avait clairement besoin de quitter cet endroit pour retrouver un peu de calme et d’espace personnel.
Nous avons trouvé une petite montée d’escalier donnant sur une ruelle secondaire et l’avons suivie. Arrivés en haut, nous avons découvert une petite enseigne indiquant un restaurant de ramen. La boutique était organisée en deux couloirs parallèles, avec des clients assis dans de petites alcôves, dos à dos. Derrière chaque cabine, une fine tenture en bambou permettait au personnel de passait un bol sans échange verbal, juste en la soulevant pour faire glisser la commande.
D’un côté de la cabine, un fil de petites étiquettes en bois y était accrochées, destinées à communiquer discrètement sans prononcer un mot. Ces petits signes permettaient d’exprimer plusieurs choses, comme le fait qu’il y avait trop de bruit ou que l’on avait besoin d’aide pour commander. Cet espace avait été conçu pour que l’on puisse manger dans le silence, sans jamais avoir à engager la moindre conversation. Tout dans cette configuration semblait pensé pour encourager cette forme de communication non verbale.
Avant même que nous ayons commencé à déguster nos bols, j’ai jeté un œil à la cabine de ma femme et j’ai vu que, déjà, elle avait commencé à retrouver une certaine sérénité. Sa posture était plus détendue, sa respiration plus calme. Je n’ai regardé qu’une poignée de secondes, soucieux de respecter la culture de ce lieu et de ne pas perturber cette revitalisation silencieuse.
Quelques jours auparavant, nous avions visité le musée CupNoodles à Osaka. Pendant que nous décorions nos propres tasses souvenirs, des inconnus se sont assis à notre table et ont entamé une conversation légère. J’en étais ravi, cela m’avait dynamisé. Mais, au bout d’une dizaine de minutes, ma femme s’était tue, concentrant toute son attention sur sa tasse. Sa relaxation visible dans la petite cabine de Shibuya paraissait totalement opposée à ce moment-là.
Jusqu’à la fin de la soirée, je n’ai pas arrêté de repenser à cette expérience. Nous avons voyagé dans une trentaine de pays ensemble, mais c’est dans un sous-sol de Shibuya, en observant cette scène si simple, que j’ai compris quelque chose que je n’avais pas entièrement saisi auparavant, malgré tous ces voyages : la véritable nature de cette différence dans la manière d’aborder le voyage.
L’industrie du tourisme ne semble pas vraiment s’adresser à des personnes comme ma femme. Sur les réseaux sociaux ou dans les guides, le message est clair : si vous ne faites pas plusieurs rencontres ou si vous ne voyez pas une multitude de sites, vous vous faites avoir. Pourtant, cette nuit-là, j’ai commencé à me demander si ce n’était pas plutôt moi qui avais mal compris, si ma femme ne représentait pas la majorité des voyageurs, celle que l’industrie ne cherche pas à toucher.
Se sentir fatigué par autant de décisions à prendre, souffrir du décalage culturel ou être socialement épuisé n’est pas une faiblesse personnelle. La majorité des gens pensent souvent que c’est leur faute, qu’ils ne sont pas capables de profiter pleinement du voyage. Combien de personnes ont enduré ces expériences sans vraiment en profiter, et combien de couples reviennent avec les mêmes photos en souvenir, mais avec des souvenirs totalement différents, en eux ?
En revenant à notre hôtel, j’ai observé la façon dont chacun occupait sa soirée : dans des appartements éclairés, avec la télévision allumée, dans des izakayas bondés, ou en petits groupes partageant un dîner. J’ai demandé à ma femme ce qu’elle pensait de Shibuya. Elle a répondu : « Je pourrais rester dans cette cabine tout la nuit. » Elle a ajouté, pleine d’un petit sourire : « Plus d’endroits devraient avoir ces petits tags en bois. »
Nous, elle et moi, nous vivons et percevons le monde différemment. Cela a toujours été le cas. Je n’avais simplement pas réalisé à quel point le monde ne prévoit que rarement de prendre en compte la manière dont elle voit les choses. Il n’aurait pas fallu un voyage au Japon pour en arriver là, mais cette expérience m’a finalement permis de le comprendre.





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