Une après-midi à flâner dans le quartier de Jimbocho, un havre de livres rares à Tokyo
Il est facile de laisser passer un après-midi à déambuler dans Jimbocho, ce quartier de Tokyo où se concentrent plus de 130 librairies, toutes remplies de volumes vintage et rares, de magazines anciens, ainsi que d’autres objets nostalgiques. Lors d’un récent voyage en automne, je m’y rends parce que le magazine Time Out l’a proclamé comme étant « le quartier le plus branché » et « le plus cool au monde en 2025 ».
Comme beaucoup avant moi, je parcours les rayonnages bondés de la librairie Kitazawa, une boutique très ancienne qui existe depuis 1902. En feuilletant un livre, je tombe sur les paroles de James Buzard, qui méditait sur les distinctions conceptuelles entre touriste et voyageur.
« Le touriste est le dupe de la mode, suivant aveuglément ce que les voyageurs authentiques ont parcouru avec des yeux ouverts et des esprits libres, » écrivait-il dans son ouvrage « The Beaten Track ».
Les distinctions sociales et la réalité des voyageurs
Mais, au-delà des distinctions snobes, la majorité des voyageurs sont en fait des touristes. Nous sommes nombreux à consulter des listes des meilleures destinations, à nous ruer dans les mêmes endroits pour prendre les mêmes clichés, à scruter des avis pour dénicher des restaurants déjà approuvés, tout en prétendant rechercher des trésors cachés.
En me frayant un chemin à travers la foule au temple Senso-ji, ou en attendant 90 minutes pour déjeuner dans un célèbre restaurant de ramen à six places, je suis pleinement conscient de tout cela. Tokyo, la ville la plus visitée du pays, est plus populaire que jamais. L’an dernier, environ 36,9 millions de visiteurs étrangers sont venus au Japon — un record, selon l’Organisation nationale du tourisme japonais (JNTO). Et cette année devrait aisément battre cette statistique.
Une stratégie pour désengorger Tokyo
La capitale n’a pas besoin de plus de touristes. Pour disperser les flux, la stratégie actuelle de la JNTO consiste à mettre en avant des destinations moins médiatisées, notamment la région souvent négligée de Kyushu.
Une île méconnue pleine de richesses millénaires
L’île principale la plus au sud du Japon, Kyushu, possède une histoire riche, des paysages volcaniques spectaculaires, et de nombreux onsens (sources chaudes). Pourtant, elle n’a accueilli qu’environ 11,5 % des visiteurs étrangers au Japon l’an passé. Avant mon voyage de presse, je connaissais peu cette « terre de feu », qui m’a conduit des anciens villages de samouraïs aux stations thermales.
Après un vol de deux heures de Tokyo jusqu’à Kagoshima, suivi d’une heure de route, j’arrive à Chiran Fumoto, un quartier surnommé le « petit Kyoto » de la province de Satsuma. Plus qu’une simple ville, c’est un véritable musée à ciel ouvert, où subsistent des maisons de samouraïs de l’époque Edo soigneusement préservées, dissimulées derrière des haies taillées avec précision, sur d’anciennes murailles de pierre. Il y a peu de touristes dans le coin.
« C’est toujours calme, » explique notre guide, Hiroko Otani, quand je lui demande pourquoi cette atmosphère sereine perdure. Pour le déjeuner, nous enlevons nos chaussures dans un petit restaurant nommé Takian, qui ressemble à une maison de grand-mère, avec des tatamis traditionnels, des tables basses et de grandes fenêtres donnant sur un jardin. Notre menu kaiseki miniature propose des plats comme le porc mijoté au miso, le satsuma-age (galette de poisson frit) et le mochi jambon (dessert à base de riz gluant et sauce soja sucrée), autant de mets dignes d’une table de seigneur féodal.
L’histoire légendaire et la renaissance du dernier samouraï
Kyushu regorge de légendes guerrières, et à Kagoshima j’en apprends davantage sur le dernier samouraï, Saigo Takamori, qui mena la rébellion de Satsuma en 1877. Cette révolte fut écrasée par l’armée impériale, marquant la fin du régime féodal et le début de la modernisation du Japon.
Aujourd’hui, la colline où s’est déroulée la bataille finale de Saigo accueille un hôtel moderne. Depuis ma chambre du Shiroyama Hotel Kagoshima, j’ai une vue panoramique sur la ville et son sommet emblématique : le Mont Sakurajima, le volcan le plus actif du Japon, situé au bout de la baie à quelques kilomètres.
Il est rare d’avoir une ville si proche d’un volcan en activité, presque quotidiennement. Pourtant, les habitants semblent totalement habitués à la fumée et aux cendres, poursuivant leur vie comme si de rien n’était. Toute l’île de Kyushu est profondément volcanique, et cette activité sismique alimente une autre attraction majeure de la région : ses sources chaudes.
Les sources chaudes de Beppu, une ville de thermes
En train puis en bus, je me rends à Beppu, dans la préfecture d’Oita, au nord-est de Kyushu, célèbre pour ses onsen. L’air est chargé d’odeur soufrée, et des volutes de vapeur s’échappent de partout, comme si la ville était en perpétuelle ébullition.
Une curiosité touristique célèbre, ce sont les « sept enfers » de Beppu (Jigoku), où les bassins d’eau chaude sont si infernaux qu’on ne peut s’y baigner. Nous ne pouvons que photographier ces étangs à l’aspect surréaliste. L’un d’eux est naturellement rouge sang, mais pas pour une raison macabre : il s’agit simplement de boue riche en hématite. En ville, des restaurants proposent des plats cuits à la vapeur, utilisant la chaleur intense des sources pour préparer légumes et fruits de mer.
Yufuin, une escale incontournable au pied du mont Yufu
Le dernier arrêt dans ma découverte de Kyushu est Yufuin, une station balnéaire située au pied du mont Yufu, un environnement rural à une heure en bus de Beppu. Parmi les attractions, la petite étendue d’eau Lake Kirin, que l’on peut faire le tour en cinq minutes, ou encore une charmante rue commerçante appelée Yunotsubo Kaido, regorgeant de souvenirs artisanaux et de snacks de rue, comme des croquettes de bœuf croustillantes.
Juste à quelques pas, je découvre le Comico Art Museum Yufuin, un petit espace d’art contemporain surprenant dans cette région rurale. Son bâtiment épuré en cèdre brûlé contraste avec le cadre naturel environnant. Lors de ma visite, il semble délaissé par les touristes d’un jour qui ratissent la rue principale. À l’intérieur, je découvre des œuvres d’icônes comme Yayoi Kusama ou Takashi Murakami, sans la foule qui pourrait distraire.
Un havre de paix à Yufuin, entre tradition et modernité
Mon refuge pour la nuit est encore plus discret : Kamenoi Besso, un ryokan de luxe situé à quelques minutes à pied des boutiques, qui donne l’impression d’être plongé au cœur d’une forêt silencieuse. La soirée se déroule dans le salon de musique / bibliothèque, où des airs flottent depuis un vieux phonographe antique.
Ce ryokan dispose d’un onsen privé, où je me conforme à la tradition japonaise en me déshabillant entièrement pour un bain thermal en plein air. Le silence est absolu, sans bruit ou distraction, seul le repos et la quiétude. Aucun cliché ne vient troubler ce moment.
Je ne suis pas dupé : Kamenoi Besso a été construit dans les années 1920 comme résidence pour Kumahachi Aburaya, considéré comme le père du tourisme à Beppu. L’homme d’affaires avait popularisé les excursions en bus vers les Jigoku, transformant cette localité alors isolée en une destination touristique incontournable.
C’est un peu une mise en scène, certes. Mais parfois, il faut savoir jouer le jeu pour attirer des visiteurs vers des lieux différents. Ce que vous découvrirez, une fois que vous vous éloignerez des sentiers battus, dépend entièrement de vous.
Le voyageur a été invité par l’Organisation nationale du tourisme japonais, qui n’a pas examiné ni approuvé cet article.





