Voyage

Premier voyage de mes enfants à Terre-Neuve : un souvenir précieux de la dernière aventure de ma mère

Les souvenirs indélébiles d’une mère sur Newfoundland

Ma mère décédée, Pauline, a commencé à perdre la mémoire il y a maintenant dix ans. Au stade avancé de sa maladie d’Alzheimer, lorsqu’elle ne se rappelait presque plus rien, ses souvenirs de Terre-Neuve brillaient de façon limpide et vivante.

En réalité, dans ses dernières années, elle pensait souvent qu’elle se trouvait à Newfoundland, même quand sa famille était réunie dans sa maison de Brockville, en Ontario. Pour elle, elle était dans sa maison d’enfance située à Curling, une petite ville côtière sur la Baie des Îles.

Parfois, elle se visualisait sur un bateau. « Quand est-ce qu’on débarque ? » demandait-elle depuis son fauteuil dans le salon. Elle semblait toujours la plus heureuse près de l’eau. Cela m’a frappé : cette maladie, qui lui avait else autant d’aspects, ne pouvait pas effacer sa connexion profonde avec ses racines, avec sa maison.

Une dernière aventure vers ses origines

C’est pour cette raison que l’année dernière, mon père a suggéré que nous fassions un voyage d’été vers l’île. Il m’a dit que ce serait la dernière fois que ma mère ferait ce voyage. À l’époque, nous ne soupçonnions pas que sa mort approchait rapidement, mais la progression de sa maladie compliquait de plus en plus nos déplacements. Je savais aussi que je conduirais mes deux jeunes filles dans leur tout premier voyage à leur lieu de naissance, tout en accompagnant ma mère pour la dernière fois. Il était évident que nous devions faire en sorte que ce voyage devienne réalité.

Ma mère a quitté Terre-Neuve à l’âge de 17 ans pour chercher du travail à Toronto. Elle y est revenue dix ans plus tard, après s’être mariée avec mon père. J’avais cinq ans lorsqu’on a quitté définitivement l’île, mais ma mère faisait tout pour nous faire vibrer au rythme de la culture de Terre-Neuve. À travers ses repas faits maison, sa musique du littoral en boucle, et ses histoires infinies de “là-bas”, j’ai toujours eu un lien très fort avec mes racines. J’étais impatiente de faire découvrir cet endroit si particulier à mes filles, et elles étaient tout aussi enthousiastes.

Le plaisir de retrouver la famille en terre natale

Nous avons retrouvé ma famille dans notre maison de vacances perchée sur une falaise à Flatrock, juste au nord de Saint-John’s, où nous avions suffisamment d’espace pour accueillir mes cousins pour un dîner convivial. Ma mère n’aimait rien autant qu’une grande réunion familiale, et on pouvait voir son visage s’éclairer lorsque notre groupe s’emplissait d’affection et de rires.

En gardant à l’esprit la mobilité limitée de ma mère, nous avons opté pour une approche douce du voyage, privilégiant la simplicité. Nous avons commencé par une promenade panoramique autour de la péninsule. Notre premier arrêt fut à la plage de Holyrood, où ma mère a pris place sur les rochers pour regarder ses petites-filles tremper leurs pieds dans l’Atlantique Nord.

Nous sommes aussi allés à Spaniard’s Bay, pour voir la maison où j’avais habité enfant. Je regardais à travers la clôture en maillon, en repensant à une photo précieuse où ma mère me tenait dans ses bras lorsqu’elle me tenait en bas âge, devant la maison. Même notre déjeuner dans le restaurant de Harbour Grace était chargé d’histoire familiale : ce lieu était jadis une cour de justice de 1830, où travaillait mon père.

Une excursion en bateau au départ de Bay Bulls a été l’un des moments forts du voyage. Ma mère a été ravie d’être sur l’eau, ses cheveux soufflés par le vent, en chantant avec plaisir, à l’image de la musique de Great Big Sea. Mes filles tenaient la rambarde du bateau, leurs yeux grands ouverts, espérant apercevoir le puffin ou la baleine promise par notre guide. « Je sais laquelle c’est, » a annoncé ma fille aînée lorsqu’un humpback a fait surface.

Un voyage à Terre-Neuve ne serait pas complet sans musique live – et la musique a toujours eu un effet apaisant sur ma mère – alors nous sommes allés au Shamrock City Pub, dans Water Street, à Saint-John’s. En voyant la présence d’enfants dans la salle, le chanteur a ajouté avec charme une version de “Hot Potato” dans sa prestation. Mes filles étaient ravies.

De la côte est à la côte ouest, des souvenirs à créer

La seconde partie de notre séjour nous a menés à la côte ouest, où nous avons loué un chalet face à la mer à York Harbour. Dans la cabane attenante, équipée d’un gouvernail mural dominant la baie, mes filles ont fait semblant d’être capitaines de navire en pleine tempête.

Même si ma mère ne pouvait pas toujours participer à toutes les activités, sa présence était constante en esprit, tandis que nous recréions ensemble mes souvenirs les plus précieux des étés passés à Terre-Neuve. Mes filles ont emprunté le sentier Blow Me Down Brook, comme je l’avais fait moi-même à leur âge, sautant de pierre en pierre jusqu’à atteindre le ruisseau caché pour un bain glacé.

Une matinée sous la pluie et des instants précieux

Nous avons passé un matin pluvieux à explorer Bottle Cove à travers un épais brouillard. Même si la météo restait grise à Cooks Brook, les filles n’en ont pas été dérangées. Elles sautaient dans l’eau depuis les rochers, jusqu’à en être trempées jusqu’à la taille. « Tu peux jouer dans le ruisseau quand tu veux, », chantait ma plus jeune, sans se soucier du froid.

— Sur la soirée finale, j’ai pris une photo des filles blotties contre mes parents, en train de lire une histoire avant de dormir. C’est un instant simple, mais que je n’oublierai jamais.

Ce voyage n’a pas été parfait, ni élaboré, mais il a été d’une importance capitale. Nous avons permis à mes filles de ressentir pour la première fois la magie de Terre-Neuve avec leur grand-mère, avant qu’elle ne parte. À partir de maintenant, il me revient de continuer à nourrir leur lien avec cet endroit, comme ma mère l’aurait souhaité.

Laurence Gauthier

Laurence Gauthier

Je m'appelle Laurence Gauthier, rédactrice au sein de Montréal Express. Curieuse du monde qui m'entoure, j’écris sur les enjeux sociaux, l’environnement et la vie citoyenne au Canada. Mon objectif : offrir une information accessible, engagée et ancrée dans le réel.