Voyage

J’ai parcouru 10 000 kilomètres au Canada en train : la meilleure façon de découvrir ce pays immense et fascinant

Brume maritime enveloppe la gare de Halifax dans une atmosphère éthérée. Au-delà des rails, au-delà de cette brume, se trouve le Pier 21. Autrefois centre d’immigration, il est aujourd’hui devenu un musée, mais pendant des décennies, c’était le lieu où près d’un million de nouveaux arrivants ont commencé leur aventure canadienne. J’ai presque l’impression d’entendre leurs pas résonner lorsque je m’apprête à monter à bord de l’Ocean, le plus ancien train de passagers portant un nom en Amérique du Nord.

C’est ici que débute mon propre voyage légendaire à travers le pays, un périple qui me conduira d’un océan à l’autre, entièrement par voie ferrée. Pendant un mois, je vais parcourir environ 10 000 kilomètres avec Via Rail, de Halifax jusqu’à Prince Rupert, en Colombie-Britannique, en faisant une escapade quelque peu inattendue vers les rives glaciales de la baie d’Hudson, dans le nord du Manitoba.

Ce projet n’est pas le fruit du hasard. C’est le premier ministre du Canada, John A. Macdonald, qui a lancé la construction du chemin de fer transcontinental. Son initiative a été en partie motivée par la Colombie-Britannique, qui a accepté de rejoindre la Confédération en 1871, à condition que l’Est parvienne à se connecter à l’Ouest. Aujourd’hui encore, ce train demeure bien plus qu’un simple moyen de transport : il offre une ouverture sur le passé, reflète le présent et nous donne une place privilégiée pour observer le plus grand spectacle de la nature canadienne : cette immensité sauvage et inéluctable.

Un instant d’émerveillement au cœur du voyage

Mon premier moment d’émerveillement survient à mi-parcours, lorsque ma route bifurque vers le nord, quittant Winnipeg pour atteindre Churchill, une ville si isolée qu’on ne peut y accéder que par avion ou par train. Endormie au rythme du roulis des rails, je suis réveillée brutalement par un coup frappé à la porte de mon wagon. « Les lumières sont éteintes, » murmure Steve, le responsable du service à bord. Pas parce que le courant s’est coupé, mais parce que l’aurore boréale danse dans le ciel.

Je me dirige alors vers le dôme en verre du wagon panoramique, où des voyageurs en pyjama scrutent l’horizon dans une fascination collective. Leurs yeux, leurs iPhones levés vers le ciel, leur donnent un air de rêveurs. Je retins mon souffle en observant des voilages et des filaments de couleurs roses, violettes, rouges et verts se déployer au-dessus de nos têtes, alors que notre train continue à avancer dans le grand Nord sauvage.

Les aurores boréales : un spectacle primal

Après avoir quitté Churchill, je découvre une facette encore plus magique de cette région. En effet, cette colonie subarctique voit l’aurore boréale se manifester environ 300 nuits par an, en moyenne. Lors d’une excursion nocturne à raquettes avec Nanuk Operations, la vue des lumières magiques est bouleversante et profondément connectée à quelque chose de plus grand que moi. La danse des couleurs dans le ciel nordique évoque une force mystérieuse, presque sacrée.

Selon la tradition inuit, les lumières du nord seraient les esprits de nos ancêtres jouant dans le ciel. Mais ce n’est pas une vision partagée par tous. Le matin suivant, Dave Allcorn, guide touristique avec Discover Churchill, partage avec moi des légendes locales. Parmi celles-ci, la rumeur veut que, durant la Guerre froide, l’armée américaine aurait tenté de transformer cette luminescence naturelle en une arme dévastatrice, une sorte de rayon de la mort. Des vestiges de sites de lancement de roquettes et de tours radar subsistent encore dans la région, témoignant d’un passé tumultueux. La théorie selon laquelle l’aurore aurait été exploitée comme arme me laisse perplexe : le ciel, autrefois considéré comme sacré, se retrouve ici transformé en un champ de bataille de ambitions humaines.

L’art sur un fond de nostalgie à Churchill

Avant de quitter Churchill, je prends le temps d’admirer certaines œuvres artistiques qui ont métamorphosé des bâtiments abandonnés. Parmi elles, le projet SeaWalls, lancé en 2017 par l’artiste manitobain Kal Barteski, en réponse à la coupure de la voie ferrée essentielle à la ville durant près d’un an. L’une des œuvres majeures est une immense fresque portant l’inscription « KNOW I’M HERE, » qui agit comme une invitation à prendre conscience de l’importance et de la présence de chaque lieu rencontré sur le parcours. En montant de nouveau à bord du train, je ressens un appel à dépasser mon cadre immédiat pour apprendre l’histoire de ceux qui ont contribué à façonner ce pays.

Plus tard, à bord de l’CP Rail, je contemple la lumière du matin qui filtre à travers les sommets des montagnes Rocheuses. C’est la vue que la majorité des voyageurs attendent impatiemment. Cependant, cette splendeur me rappelle aussi ce que j’avais appris quelques semaines plus tôt, à Toronto, lors du mémorial dédié aux travailleurs chinois du chemin de fer.

Un hommage oublié à ceux qui ont construit le pays

Ce monument, une sculpture imposante, honore la mémoire des 17 000 travailleurs chinois qui ont participé à la construction de la colonne vertébrale ferrée du pays. Les estimations varient, mais il semble que plusieurs centaines, voire milliers, ont perdu la vie en creusant à toute vitesse dans les Rocheuses, aujourd’hui considérées comme la section la plus spectaculaire de la ligne. Cette période de construction a aussi été marquée par la discrimination : les travailleurs chinois qui ont survécu et souhaité rester ont été soumis à un impôt raciste, destiné à décourager l’établissement des « mauvaises » populations.

Ce n’est pas la seule page douloureuse de l’histoire ferroviaire canadienne. La faisabilité du train transcontinental n’aurait pas été possible sans l’accord des peuples autochtones, à qui des terres ont été cédées par traité, bien que ces accords restent aujourd’hui sujets à controverse et à contestation. À chaque étape de cette traversée, je ne peux m’empêcher de penser aux injustices du passé, même si la beauté qui m’entoure en témoigne aussi.

Les merveilles naturelles du nord de la Colombie-Britannique

Approchant de la fin de mon périple, Via Rail traverse la forêt sauvage du nord de la Colombie-Britannique. Je suis éblouie par ces forêts de sapins et de cèdres, peuplées d’aigles à tête blanche et de montagnes coiffées de glaciers. Des lacs d’un vert émeraude, des cascades rugissantes et des rivières sinueuses offrent un spectacle constant. Mon plaisir personnel : apercevoir mon premier ours noir de la saison, une rencontre qui évoque la richesse de cette nature intacte.

Prince Rupert apparaît alors au bout de la ligne, baignée de soleil. Les habitants n’hésitent pas à rappeler qu’à une époque, cette ville portuaire de seulement 14 000 habitants était censée rivaliser avec Vancouver en tant que centre économique du Pacifique. Hélas, Charles Melville Hays, directeur de la Grand Trunk Pacific Railway et visionnaire pour l’Ouest, perdit la vie à bord du Titanic avant de concrétiser cette ambition. Son souvenir, représenté par une statue cette fois située devant l’hôtel de ville, reste comme un signe de ce qui aurait pu être.

Le train : un voyage révélateur

Même si ce n’est pas la méthode la plus rapide pour traverser le pays, le train reste sans aucun doute le plus instructif. Rien ne remplace le fait d’observer la diversité du paysage canadien de ses propres yeux. La grandeur du pays dépasse ce que l’on peut simplement comprendre ou voir sur une carte : il faut le parcourir pour vraiment saisir l’ampleur.

Lorsque je descends pour la dernière fois du train, je repars avec une vision plus précise et plus nuancée du Canada. Ce pays, d’une beauté naturelle à couper le souffle, porte aussi en lui les cicatrices de son passé, tout en étant uni par des rails construits par des sacrifices. Plus que tout, il reste connecté, malgré nos différences et distances, par cette ligne de fer.

Rebecca Felgate, une écrivaine basée à Calgary, a reçu une subvention du Canada Media Fund pour un projet vidéo inspiré de son voyage en train, mais elle a entrepris ce voyage en toute autonomie.

Laurence Gauthier

Laurence Gauthier

Je m'appelle Laurence Gauthier, rédactrice au sein de Montréal Express. Curieuse du monde qui m'entoure, j’écris sur les enjeux sociaux, l’environnement et la vie citoyenne au Canada. Mon objectif : offrir une information accessible, engagée et ancrée dans le réel.